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 Los Caprichos [S]
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Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 21:55

48) Clémence :

Son Autre à elle s'appelait Lucas. Il ne ressemblait pas à Dylan, il était beaucoup plus petit et me semblait aussi plus raffiné. Elle-même était plus blonde qu'Olivia, plus dynamique.
C'était le même pincement au cœur en revanche. J'ai pensé à ce moment là que cette sensation deviendrait une amie fidèle, et j'ai entrepris de l'apprivoiser. Curieusement, le résultat dépassa mes plus folles espérances. Petit à petit, loin de mépriser l'Autre, je parvenais à l'aimer.
Oui, je l'aimais lui aussi. Je les aimais tous les deux et je me demandais presque si j'aurais pu aimer l'un sans l'autre. Leur amour était forcément meilleur que le mien puisqu'il était partagé.
Parfois en passant, j'entendais leurs chuchotements entrecoupés de baisers. J'ai senti que le monde autour d'eux avait disparu et que moi-même je n'existais plus, présence intruse volant les miettes d'une complicité qui me dépassait.
J'ai vu son dos se tendre tandis qu'elle le serrait plus fort, j'ai vu la passion habiter son corps, j'ai vu ses épaules demander grâce devant cet Autre à jamais vainqueur.
J'ai pris peur. Je ne pourrais leur expliquer s'ils me surprenaient à quel point je les aimais ni le besoin que j'avais de les épier. Pouvaient-ils comprendre que j'avais enfin dompté le démon de l'envie et que j'étais en mesure d'aimer sans rien attendre ?
Je voyais en la pureté du sentiment de l'Autre la pureté du mien, je n'avais pas besoin de lui parler d'amour puisque je l'embrassais déjà par procuration. Il ne fallait qu'une seule chose : que je parvienne à garder le secret de cette étrangeté qu'ils ne voudraient pas entendre.
Mon pote Jimmy a surpris un jour mon manège. Il a dit que je ferais mieux de cesser tout de suite de les observer avant de me blesser. D'autant que ni l'un ni l'autre ne serait ravi de la présence d'une espèce de charognard qui guettait les moindres parcelles de leur amour. C'était malsain.

Il a fini par me convaincre et je n'ai plus regardé Clémence et Lucas.

 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 21:56

49) Morgane :

Cela peut paraître étrange, mais jusqu'ici jamais encore je n'avais avoué à une femme que je l'aimais. Je les avais observées, désirées, rêvées, effleurées, caressées, embrassées ; mais jamais je ne leur avait fait part explicitement de mes sentiments.
C'était peut-être que je trouvais les mots ridicules, insignifiants et communs. C'était peut-être parce que je croyais que le sentiment possédait son propre langage. C'était peut-être tout simplement par peur. J'avais déjà senti qu'elles attendaient que ces mots franchissent mes lèvres, comme preuve irréfutable, mais je n'ai jamais pu dire à une femme que je l'aimais.
Pourtant, Morgane se tenait là, devant moi, un immense sourire aux lèvres et plus sublime que jamais, ses yeux clairs en attente. Je tremblais de tous mes membres, comme après une longue course effrénée, incapable de commencer. Je ne reconnaissais plus mon corps sur lequel elle exerçait un pouvoir physique indépendant de ma volonté.
Je ressentais un besoin irrépressible de me confier à elle, de lui donner le pouvoir de me détruire, de lui accorder sur moi pouvoir de vie et de mort. Je me voulais à sa merci, qu'elle sache que je lui vouais totale confiance et qu'elle me réponde, quand bien même je savais déjà la non-réciprocité de mes sentiments. Jamais je ne lui aurais parlé sans la certitude qu'elle ne m'aimait pas.
C'était étrange, mais nécessaire. La violence du sentiment était trop forte. Je ne pouvais me permettre le moindre doute ou un enjeu trop important. J'avais tout à perdre et pouvais donc me lancer.
Elle continuait d'attendre. Une fois de plus, je me laissais surprendre par le sincère intérêt qu'elle semblait avoir pour ce que j'avais à lui dire. Chaque fois qu'elle s'adressait à quelqu'un, elle avait dans les yeux une lueur qui montrait à son interlocuteur à quel point elle faisait attention à lui et à quel point elle le comprenait. Son regard me signifiait que même mon silence n'était pas perte de temps car déjà porteur de sens.
Après un long moment de torpeur durant lequel elle me fixait avec encouragement, j'ai laissé l'aveu franchir mes lèvres comme s'il sortait de la bouche d'un Autre.

Alors, ivre de ravissement, je l'ai regardée m'éconduire avec élégance et douceur, et je l'ai aimée plus fort que jamais. Je n'ai ensuite pleuré que de joie sans même comprendre pourquoi.

 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 21:57

50) Norah :

Elle, c'était un piercing au niveau des lèvres, un maquillage charbonneux et un tignasse dont la couleur naturelle restait inconnue à ce jour. Pour le moment elle était rouge.
Je l'ai connue à un mariage, je ne sais plus lequel mais Jimmy était là aussi.
C'est absurde, non ? En contemplant la femme en blanc, je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir une future esclave. Je peinais à concevoir que l'on puisse se donner ainsi à quelqu'un, renoncer à sa propriété dans le cadre d'une tradition qui n'avait plus de sens. Le mariage d'amour était d'autant plus insensé qu'il ne servait les intérêts de personne. Pour moi cela ne rimait à rien. Il devait exister d'autres preuves d'amour que l'aliénation.
Je crois qu'elle était de mon avis. Elle affichait durant toute la cérémonie une petite grimace suffisante qui montrait son mépris pour la joie de ceux qui partageraient leurs chaînes.
Imbéciles heureux.
Semblait-elle penser.
Par pure coïncidence, je me trouvais en face d'elle durant le repas tandis que Jimmy était placé à ma gauche. Elle m'intriguait depuis que j'avais surpris sa grimace, mais je n'osais pas lui parler, préférant écouter sans m'y mêler les conversations environnantes.
J'ai senti alors quelque chose sur ma jambe. J'ai cru que c'était le pied de la table, mais cette chose s'est mise à glisser lentement le long de mon tibia. J'ai cru à une erreur. Je l'ai regardée pour aussitôt baisser les yeux. Elle me fixait en souriant pour admirer ses effets.
Elle avait retiré ses chaussures et son pied se faisait plus insistant sous la table. Je ne pouvais pas bouger, j'avais peur de la contrarier et - je dois l'avouer - je n'avais pas envie qu'elle s'arrête.
Elle remonté doucement ma jambe et a jeté son dévolu sur l'endroit maudit, probablement sa cible depuis le début. J'essayais de garder une figure impassible, mais mon corps était paralysé et mon esprit ne pouvait se détacher de cette délicieuse torture.
Elle caressait ainsi mon entrejambe depuis un moment, me jetant des œillades amusées si je prenais le risque de la regarder ; lorsque j'entendis comme dans un rêve :
Oh, je te parle ! Pourquoi t'es dans la lune encore ?
C'était Jimmy. Je devais avoir l'air un peu stupide, parce qu'il a regardé avec méfiance autour de lui, comme s'il cherchait un coupable. Il a remarqué Norah et il a simplement grogné :

Ah, d'accord.

 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 21:58

51) Julia :

Tu n'es pas Lui.
D'emblée je l'ai compris et cela ne me dérangeait pas. Je n'étais pas ici pour me faire aimer. Ce que nous faisions ensemble, je ne le comprenais pas vraiment. Julia non plus sans doute.
Nous étions là, nos corps enlacés dans une sorte d'étreinte désespérée. Nous avions gardé nos vêtements. Elle ne l'aurait pas supporté autrement.
Je l'embrassais, sur les joues, le front, le cou, le menton, les oreilles... Mais pas sur les lèvres. Cela était réservé à ce Lui que je n'étais pas. De même, je ne pouvais descendre en dessous de sa ceinture. Tant pis, c'était déjà beaucoup lui demander que d'être ici.
Elle jouait avec mes cheveux. Elle avait l'air d'en tirer pas mal de plaisir. Elle imaginait peut-être que ce n'étaient pas les miens.
Au bout d'un moment, j'ai passé ma main droite sous son T-shirt. Ça ne faisait pas partie du contrat muet que nous avions posé. Je ne sais pas exactement pourquoi, j'avais envie d'imiter les Autres ce soir-là. J'ai remonté ma main le long de son ventre et j'ai guetté sa réaction.
Tu le regretteras après, tu le sais ?
Je savais. Mais je savais aussi que j'en avais besoin. Alors je lui ai caressé les seins tout doucement. Elle a fermé les yeux et a remonté son T-shirt pour que je sois plus à l'aise. La fenêtre laissait filtrer une pâle lumière qui éclairait sa poitrine. C'était bizarre de voir ses deux petits seins blancs sous mes doigts.
Je n'osais pas parler, j'avais trop peur de ce que j'aurais pu dire. C'était agréable. Pour elle aussi, je crois. Elle avait une expression sereine.
J'ai fermé les yeux à mon tour. Et j'ai frôlé sa poitrine avec mes lèvres. J'aurais voulu embrasser, lécher, mordre, déchiqueter chaque parcelle de son torse. J'avais besoin de violence. Mais il lui fallait de la douceur et ses envies étaient prioritaires aux miennes.
J'ai continué à la caresser un peu et puis j'ai laissé ma main immobile posée sur son sein nu. J'ai appuyé mon visage contre son buste comme une bête fatiguée. Elle a doucement passé sa main sous ma chemise et elle a caressé mon dos.
Je l'arrondissais et le creusais au passage de ses doigts. J'avais de plus en plus de mal à maîtriser mon souffle : il devenait plus rauque. Elle était chaude sous moi mais je savais que le lui faire remarquer l'aurait arrêtée.
J'ai senti qu'elle hésitait à poursuivre. J'ai murmuré quelque chose pour lui demander de continuer. Personne ne pouvait nous entendre, mais ma voix refusait de dépasser ce murmure. A ce signal, elle a resserré son étreinte avec violence comme pour fusionner son corps avec le mien. A ce moment là, elle a senti mon sexe contre sa cuisse et j'ai vu que cela la gênait.
On arrête là.

D'accord. Moi aussi je trouvais que c'était mieux comme ça.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:00

52) Frida :

Délivre-moi... Délivre-moi.
Frida répétait toujours les choses deux fois. De cette manière, si l'on avait mal compris la première fois, l'on comprenait encore moins la suivante.
J'ai demandé le cœur battant jusqu'où elle voulait aller.
Jusqu'au bout.
Elle a hésité un instant avant de répéter.
Jusqu'au bout. Peu importe. Délivre-moi. Délivre-moi...
Je ne savais même pas si je disposais de la clé pour la délivrer, de la clé pour aller au bout. J'avais compris récemment que je ne pourrais pas me soustraire à cette initiation.
Je voulais encore croire que l'on pouvait aimer sans désirer, mais je m'écartais de plus en plus de cet idéal et je me morigénais à chaque fois. Non, c'était impossible. On ne pouvait pas se contenter de sourires et de jolies paroles.
Avec Julia, j'avais franchi une étape. J'avais presque réussi à me convaincre que la morale n'avait rien à voir là-dedans et à effacer la désapprobation de Maman. Pourtant, quand je regardais cette femme qui m'implorait, je ne pouvais me résoudre à lui donner ce qu'elle me demandait.
Pourquoi ? POURQUOI ? Tu ne m'aimes pas n'est-ce pas, tu ne m'aimes pas sinon tu le ferais.
Ce n'étais pas cela. A vrai dire, j'en mourais d'envie. Cependant, à la voir si belle comme un soleil, si innocente sous la clarté de la lune, je me sentais indigne d'elle.
J'avais la conviction que si je lui cédais elle le regretterais plus tard. Moi-même, j'étais encore novice. Je voulais qu'elle découvre ce qu'elle voulait découvrir avec quelqu'un qui n'aurait pas peur.
Regarde. C'est un ver luisant. Je n'en avais jamais vu avant aujourd'hui. Jamais vu. Je pensais même que ça n'existait pas. Je crois qu'il y a des soirs qui sont les soirs de toutes les premières fois. De toutes les premières fois...
A ces mots j'ai compris qu'elle ne renoncerait pas. J'ai accepté en tremblant. Je l'ai couchée dans l'herbe et l'ai délivrée de ses vêtements pour commencer.
Le froid l'a saisie dans un frisson adorable. Cette morsure peut-être lui a fait changer d'avis :
Non. Pas comme ça, pas maintenant, pas comme ça... Je me suis trompée, je ne sais pas comment t'expliquer, je ne sais pas.

Je comprenais, je n'ai pas insisté. J'avais moi-même déjà vécu cette hésitation terrible. Pour moi, les dernières barrières étaient tombées. C'était le début d'un calvaire pire encore que tout ce que j'avais connu. Quant à elle, je ne m'inquiétais pas : elle finirait par trouver le courage qui lui manquait ce soir-là.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:00

53) Noémie :

Noémie m'a fait connaître l'infini. C'était en été, il faisait chaud. Elle conduisait sa Volvo sur des chemins de campagne, moi j'occupais la place du mort. Je n'ai jamais porté grand intérêt aux voitures, mais je me souviens de celle-ci.
Pendant le trajet, je ne savais pas où nous allions. Si j'essayais d'en savoir davantage, elle déclarait :
Je cherche un coin tranquille.
La distance, la vitesse, la route étaient déjà porteurs de ce parfum d'infini. Je croyais alors c'était une belle chose. Ça l'était en effet. En revanche, j'ignorais encore le prix de cette beauté : une terrible douleur à sublimer.
Elle s'est finalement arrêtée sur un parking privé minuscule et désert. Elle a attiré mon attention sur une pancarte NO TREPASSING sur laquelle on avait dessiné un sexe d'homme.
Tu vois, mon amour, je t'interdis de trépasser.
J'avais souri sans comprendre que ces mots sonneraient plus tard comme une malédiction.
C'est donc devant cette injonction que j'ai perdu ma raison et le reste. Ce n'était sûrement pas la première fois qu'elle faisait l'amour dans cette Volvo, mais je dois reconnaître qu'elle s'y est prise avec beaucoup de douceur. Elle effaçait par quelques murmures les derniers questionnements moraux. J'ai fini par m'abandonner complètement.
Je la considérais comme une déesse à contenter par l'offrande de ma personne toute entière. Je sentais qu'elle répondait à mes prières, que par ce miracle elle me récompensait de toutes mes dévotions. Elle me dévorait et c'était bon.
Je voulais crier son nom mais je me retenais : il ne fallait pas le prononcer indûment. Je m'apprêtais à en mourir, j'attendais le dernier spasme.
Il n'est jamais venu. Lorsque je lui ai posé la question, elle a expliqué en riant que nous ne le connaîtrions jamais, que nous étions de ces créatures qui ne savaient qu'attendre et désirer. On ne meurt jamais, pas par amour. NO TREPASSING.
Je ne pouvais le croire. Si je ne pouvais mourir d'amour, s'il n'existait aucun soulagement, aucune limite au désir, qu'allais-je devenir ?
Tu as découvert l'infini. Si cela ne te convient pas, tu ferais mieux de partir.

C'est ainsi que notre amour s'est déchiré, avec la violence de l'hymen : une violence telle qu'il ne pouvait y avoir d'adieux.

 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:01

54) Zoé :

A la suite de cette drôle d'expérience, j'ai multiplié les tentatives pour mourir d'amour. Ma capacité à aimer passionnément une femme toutes les deux minutes a été précieuse dans cette recherche. C'est d'ailleurs l'avantage - le seul - de n'appartenir à aucune femme : on peut croire qu'elles nous appartiennent toutes.
Cependant, ces essais sont tous demeurés infructueux. J'ai cru réussir plus d'une fois, je me sentais près du but, sur le point de trouver la paix, mais ce n'était une illusion.
Je réessayais avec une autre, pensant que si j'aimais plus fort je finirais par y arriver. Cela ne faisait qu'augmenter ma souffrance. La plus extrême de ces expériences était Zoé.
Je l'aimais tellement que j'avais la certitude que si ça ne marchait pas avec elle, ça ne marcherait avec aucune autre. C'est pour cela peut-être que ma relation avec elle s'est révélée l'une des plus douloureuses que j'ai jamais entretenues.
C'était de la folie pure. Nous faisions l'amour quelque chose comme quatre-vingt fois par jour et nous avions besoin de continuer la nuit. A force, je me disais que je ne pouvais que mourir.
Nos respirations étaient déréglées, nos yeux explosés, nos corps courbaturés. Il était quatre heures du matin.
Faut pas qu'on dorme.
Répétait-elle. Je l'approuvais en la serrant plus violemment contre moi. Si nous nous endormions, nous pourrions bien nous réveiller et ne jamais mourir.
Ce serait alors le même calvaire, la même frustration, les mêmes désirs insupportables. Nous ne pouvions pas.
Elle finissait tout de même par s'endormir, entièrement nue au-dessus des draps. J'aurais pu continuer jusqu'à mourir du manque de sommeil à défaut de trop plein d'amour. Je la laissais se reposer en silence.

Puis une nuit, j'ai enfin compris que Noémie avait raison : on ne pouvait lutter contre l'infini. Après cette constatation, je n'ai pas pu fermer l’œil. J'ai préféré veiller sur le sommeil de ma marmotte exhibitionniste. Elle avait trouvé la paix pour quelques heures et je ne voulais pas l'en priver.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:02

55) Lucie :

Lucie c'était un appartement désert au réveil avec une petite note :
Quand je reviendrai je préférerais que tu ne sois plus là.
Je me demandais ce que je faisais là. Je ne savais plus comment j'avais fini par m'endormir dans le lit d'une jeune femme à l'écriture si élégante.
Je m'entêtais dans ma quête amoureuse sans savoir ce que je cherchais. Ces trous de mémoire étaient tout de même la preuve que j'allais trop vite et que je ne trouverais rien de cette manière.
J'ai posé doucement la note et j'ai regardé autour de moi pour tenter de me souvenir de quel genre de femme elle était. C'était je crois une façon de me faire pardonner ce manque d'attention. Je l'avais aimée pourtant, peut-être pour quelques heures à peine mais je l'avais aimée, sinon jamais je ne l'aurais effleurée même en pensée.
Évidemment, mon œil a tout de suite été attiré par le soutien-gorge posé négligemment sur une chaise. Une obsession commune à tous les Autres. Fascination perverse ? Pourtant c'était tellement beau à effleurer. Je ne sais pas si c'est moi qui l'avais posé là, mais imaginer les centaines de manières dont on pouvait le dégrafer laissait dans la bouche quelque chose de sucré. Un goût de 85C.
On ne peut cependant espérer connaître une femme par la taille de ses seins. J'ai remis le sous-vêtement à sa place et j'ai poursuivi mon exploration.
La chaise se trouvait devant un bureau en désordre. Des cours de droit. Une lettre signée Alfred. Des crayons de toutes les couleurs et un ordinateur poussiéreux.
Près du bureau, une bibliothèque pleine de livres, en langue étrangère parfois, surtout de l'espagnol. Une collection de hiboux en bois, en peluche et en porcelaine. Une dosette de café abandonnée.
Je n'ai pas osé entrer dans la salle de bain. J'ai quitté la chambre pour la cuisine. Des photographies sur les murs, portraits de jeunes femmes. Lequel de ces visages souriants était-elle ? De la vaisselle sale un peu partout. Dans le frigo des produits bio.

Chaque recoin de cet appartement était chargé de sa présence, de son histoire. Le moment était venu où je ne pouvais plus supporter cet environnement dans lequel je me sentais de trop. J'ai refermé la porte de l'appartement derrière moi et je n'ai pas cherché à y revenir. 

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:03

56) Emma :

J'avais quitté Paris sur un coup de tête en pensant que cela me ferait du bien. J'ai rencontré Emma dans un bar de province dont j'ai oublié le nom. Elle buvait un diabolo kiwi. J’ai trouvé ça merveilleux alors j’ai commandé la même chose. Je ne sais plus si j’ai aimé ou si c’est elle qui a donné à la boisson un goût de bonheur.
C’était une danseuse contemporaine. Elle marchait comme sur un fil, sur la pointe des pieds. J’ai eu l’occasion de la voir danser plus tard, à plusieurs reprises. Sur scène elle était différente, elle avait l'air plus grande, plus sereine, plus concentrée. Elle était magnifique. J’avais toujours cru avant elle que la grâce était un mythe.
Je n’étais que novice dans le monde de la danse, mais j’y ai rapidement pris goût, au même titre qu'au diabolo-kiwi. Il faut dire que c’est un milieu agréable à fréquenter lorsque l’on aime les femmes.
Elle a tenté de m’initier, mais ce n’était pas très concluant. Mon corps ne me suivait pas et ne m’a jamais suivi. C’était tout de même beau de la voir me prendre la main sur une place déserte au milieu de la nuit, sans musique, et de se laisser aller contre elle.
J’ai vraiment cru que cette fois, ça marcherait. J’avais pris mon temps pour ne plus commettre à nouveau l’erreur d’oublier la femme que j’aimais comme avec Lucie. J’ai choisi moi-même la souffrance, songeant qu’il me resterait toujours au pire une douleur à sublimer. J’ai encore du mal à manger du kiwi aujourd’hui, ça me rappelle trop ses baisers.
Nous n’avons fait l’amour qu’une seule fois, mais c’était magnifique. Magnifique et douloureux, puisque nous savions que nous serions incapables de retrouver un tel degré de beauté. L’infini parlait et au fond j'espérais encore le vaincre. C’était dans une grange désaffectée, à ciel ouvert, au milieu de la paille qui nous grattait. Nous en riions.
Cet endroit pourri va devenir magique grâce à nous.
Je ne sais plus à qui appartenait la grange, peut-être à son frère ou à un ami. Ce que je sais en revanche, c’est qu’elle avait de tous petits seins. C’était adorable. Elle a ri encore :
Que fais-tu esprit pervers ? Moi qui pensais que tu étais la pureté incarnée ! Veux-tu bien cesser de les mordiller ?

Je ne voulais pas. Elle souriait encore quand elle s’est endormie. C’est là que j’ai remarqué la pancarte NO TREPASSING. J’en ai pleuré ensuite, la tête appuyée sur sa poitrine. Madame Plantier avait raison : on finit toujours par revenir sur les lieux de son premier crime.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:03

57) Ambre :

Elle était de ces femmes qui semblaient avoir trop de dents. Non pas qu’elle soit laide, bien au contraire : sa dentition était parfaite. Seulement son sourire était tellement craquant que j’avais toujours l’impression qu’elle allait me dévorer à la manière d’une mante religieuse.
Il y avait quelque chose d'extrêmement possessif chez elle. Elle avait insisté pour que je tatoue son nom sur mon corps. Ambre. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai accepté. Je voulais peut-être lui prouver quelque chose.
J'ai pris conscience à ce moment que toutes, de manière subtile avaient apposé leur empreinte quelque part sur moi. Il y avait la veste de motard que j'avais fini par acheter, souvenir de Hélène, les lettres d’Anaëlle dont je n’ai pas pu me séparer, la manière d’embrasser d’Ophélie qui me faisait sourire à chaque baiser et les kiwis d'Emma.
Je ne savais pas comment interpréter cette constatation. Peut-être que toutes me possédaient à leur façon. J'en avais le vertige. Je ne lui en ai pas parlé.
Elle me voulait pour elle seule. J'avais peur pour elle. Il m'apparaissait que se lier à un seul être et se méfier de tous les Autres était dangereux.
J'avais l'impression qu'elle craignait par dessus tout que je tente de m'enfuir. Elle comptait me retenir par son nom sur ma peau. Comme un canidé.
Je n'aurais pas voulu partir. Je l'aimais suffisamment pour cela. J'aurais voulu qu'elle me fasse confiance, qu'il n'y ait que ce mot qui nous enchaîne. Nous aurions été libres mais je n'aurais envie d'aller que dans ses bras et elle que dans les miens.
Je n'aimais pas quand elle effleurait les lettres noires sur mon omoplate comme pour vérifier qu'elle ne s'étaient pas envolées. J'ai voulu lui parler de ce danger qui la rongeait. Elle s'est braquée sans écouter :
Tu ne sais rien, tu ne comprends rien, tu es comme tous les Autres ! Va-t-en, je ne veux plus te voir, va-t-en, je le savais, va-t-en, tu es tout ce que je déteste !

Elle n'a pas écrit mon nom sur son corps et je ne crois pas qu'elle s'en souvienne. Si tous les Autres qui portaient son nom quelque part sur leur peau apposaient le leur sur cette femme, il est certain qu'elle ne serait plus qu'un démon d'encre noire.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:04

58) Madeleine :

De retour à Paris, je cherchais toujours quelque chose sans parvenir à saisir de quoi il s'agissait. Mon cœur commençait à fatiguer, mais je me consolais par l'excitation de la prochaine rencontre qui, évidemment, ne pourrait qu'être celle que j'attendais.
Je l'ai rencontrée un sale jour d'automne. Elle avait l'air toute fragile sous la pluie. J'avais même eu l'impression que des larmes s'écoulaient sur son visage, deux sillons de mal-être entre les éphélides. C'était peut-être un effet du crachin. Je ne pense pas.
Je voulais la serrer contre moi, lui dire que je la protégerais sans savoir contre quoi, de la pluie pour commencer. Je l'ai approchée. J'avais un parapluie et un sourire triste, alors les choses n'ont pas traîné.
C'est ainsi que j'ai fini au lit avec elle, puisque je commençais à prendre goût à cela aussi. J'avais presque peur de la briser dans mes étreintes, comme un dragon qui ferait l’amour à une princesse. Elle n’avait pas l’air de s’en apercevoir. Elle caressait mes omoplates et suivait leur contour comme on effleure une toile de maître.
Qu'est-ce qu'il y a d'écrit ? Ambre ?
J’avais oublié. Je ne savais pas quoi répondre. Elle a fait semblant de ne pas comprendre. Je crois qu'elle était triste.
C'était difficile à dire, parce que Madeleine était le genre de fille qui avait toujours l'air sur le point d'éclater en sanglots. Une fille adorable dont les lèvres avaient goût de pâtisserie et les cheveux l’odeur des lilas.
C’était une femme dont il fallait prendre soin. Elle craignait l’abandon plus que tout et je n’ai pas su le remarquer. Elle avait seulement besoin que je lui montre que je l’aimais et je n’ai pas été capable de le faire.
J’aurais pu lui expliquer pour le tatouage. Si je l’avais fait, elle aurait compris et n’aurait pas souffert. Pas autant. Je n’ai pas réussi. Elle voyait cela comme un mensonge et elle n’avait pas tort.

Un jour elle est partie. Elle a dû décider qu’elle en avait assez de souffrir. Je n’étais pas en position de lui en vouloir. Même après avoir brûlé le prénom d’Ambre, je n’avais pas l’impression d’avoir atteint la rédemption.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:05

59) Éléonore :

Rarement dans ma vie j'ai fréquenté une femme sans éprouver par la suite des sentiments confus, souvent violents. Pourtant avec Éléonore, rien. Je ne tremblais pas, je ne pensais pas à elle et je n’avais pas un besoin physique de me rapprocher d’elle.
Cela n’aurait posé aucun problème si elle n’avait pas commencé à me tourner autour avec insistance. Elle lâchait parfois une allusion qui me faisait rougir et que j’espérais avoir inventée. A partir d’un certain point, le doute n’était plus permis : elle m’aimait.
C’était la première fois que je me trouvais dans une situation semblable. Je m’en voulais presque de ne pas pouvoir répondre à ses sentiments. Elle était pourtant mignonne avec ses grands yeux toujours écarquillés et ses milliers de questions dans les sourcils. J'avais peur de lui faire mal en lui disant que je ne l'aimais pas.
Serais-je capable de l’éconduire avec autant d’élégance que Morgane l’avait fait pour moi ? Rien n’indiquait que si j’y parvenais elle réagirait comme moi. Certaines femmes étaient incapables d’abandonner le but qu’elles s’étaient fixées, et en amour elles étaient encore plus déterminées.
Devais-je céder à cette voix intérieure qui me suggérait de faire semblant pour lui éviter un refus ? Passer du temps avec une femme n’était pas un si grand sacrifice, il me suffirait de jouer le jeu et de me jurer de ne jamais partir, la laissant comprendre d’elle-même que notre relation n’était pas ce qu’elle espérait.
Je ne pouvais pas me risquer à cette mascarade. Je me l’interdisais moralement. Combien de fois mon pauvre cœur avait-il été manipulé par une femme insensible ? Je ne voulais infliger cela à personne.

J’ai avoué la vérité. Ce n’était ni élégant ni mélodramatique. Elle a hoché la tête pour montrer qu’elle comprenait. Je n’oublierai jamais tout ce que m’ont dit ses yeux.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:06

60) Lilly :

Quelqu'un un jour m’a dit que si deux personnes pensaient qu'elles étaient aimées de l'autre, elle finissaient par réellement s'aimer. J’ai toujours trouvé cela utopique et je n’ai pas changé d’avis par la suite. J’en ai même eu la preuve cuisante lorsque Jimmy m’a donné un coup de coude dans l’une de nos soirées entre amis :
Je crois que tu as tapé dans l’œil de Lilly !
J’ai fait une grimace pour lui montrer que je ne le prenais pas au sérieux. Puis j’ai quand même regardé, parce qu’on ne savait jamais. Je dois dire qu’elle ressemblait à une poupée. Je ne m’arrête pas souvent sur ce genre de filles, je les trouve trop lisses, trop parfaites.
Enfin, si réellement j’avais réussi à plaire à une femme aussi jolie, il m’était difficile de prétendre ne pas essayer de l’approcher de plus près.
Elle était esthéticienne, elle avait un chien qui se nommait Fusible, elle possédait plus de quatorze paires de chaussures différentes et vouait un culte à Pablo Picasso. Au fil de notre conversation, nous devenions plus intimes. Jusqu’au moment où elle a lancé :
C’est vrai que je te plais ?
J’ai bafouillé quelque chose que j’ai oublié. Je ne sais pas qui lui avait mis cela en tête, mais c’était un peu rapide. Je n’avais aucune certitude, il fallait que j’apprenne à la connaître davantage. J’aurais pu expliquer tout cela, mais ce n’était pas si facile de parler devant une fille au visage de porcelaine.
Elle a pris mon embarras pour une confirmation. Elle a déposé un baiser sur mes lèvres et je crois qu’elle a aimé.
Plus tard, la taille de ses seins a contribué à embrumer mon esprit. La brûlure sur mon omoplate, là où se trouvait jadis le prénom d’Ambre, lui plaisait. A moi elle ne rappelait que de mauvais souvenirs.
Ce n’était pas désagréable. J’attendais avec fébrilité que les sentiments se manifestent. Cependant j’ai compris au bout d’un moment qu’ils ne viendraient pas. Je l’ai repoussée et je lui ai tout avoué. Elle a expliqué qu’elle non plus n’éprouvait pas autant de plaisir qu’elle l’aurait cru :
Je pensais que je te plaisais, ça me faisait du bien. J’avais besoin de croire que j’aimais quelqu'un qui m'aimait.

Je l'ai quittée sans remords, même en sachant que je ne la reverrais jamais. Nous avions été victimes de la même supercherie.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:07

61) Manon :

Elle a été ma colocataire pendant un an. Partager sa douche avec une femme pendant une année entière était une torture délicieuse. J’ai hésité à en profiter sans jamais l’oser. D’ailleurs, je n’ai jamais osé ramener des filles non plus. C’était toujours dans cette salle de bain minuscule que je l’apercevais. Elle avait un emploi du temps très chargé qui ne coïncidait pas avec le mien.
Nous communiquions par post-it. Elle avait une drôle d’écriture en pattes de mouches :
Tu voudrais bien racheter du PQ, s’il te plaît ?
Ce n’était pas très glamour comme billet doux, mais je me disais que nous n’en avions pas besoin. Les rares fois où je l’avais rencontrée avaient suffi pour me rendre compte que je l’aimais. Souvent il suffisait d’un attachement même léger pour que j’aime une femme passionnément.
J’ai appris que les Autres ne l’intéressaient pas, qu’elle misait tout sur son travail. Certains la prédisaient déjà vieille fille et l’appelaient “la Vierge Éternelle”. Je pensais avoir mes chances, naïvement. J’avais envie de lui prouver qu’il y avait du beau là-dedans.
Je n’ai pas eu l’occasion de le faire durant notre cohabitation. J’ai dû déménager en novembre pour un logement individuel. L’appartement allait me manquer et Manon aussi. J’ai laissé un post-it pour lui donner ma nouvelle adresse et lui proposer de passer le lendemain soir pour dîner.
J'avais sorti le grand jeu. J'avais mis les vêtements qui lui plaisaient, sorti le champagne et laissé Marvin Gaye en fond sonore. J’avais même un peu honte de l’inviter dans un piège aussi grossier. Tout dans cette invitation hurlait mon envie de lui montrer l’infini.

Elle a dû flairer de loin mon traquenard. Elle n'est pas venue. J’ai pensé l’espace d’un instant que je payais pour mon erreur avec Lilly et pour toutes celles à venir. Puis une autre voix intérieure s’est exprimée. Elle a insinué que de toute façon on avait tout à perdre lorsque l’on aimait sincèrement une femme.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:07

62) Clarisse :

Je dois reconnaître que je n'aimais pas Clarisse. Pas plus que ça. Elle avait de beaux cheveux, c'est vrai, mais ce n'est pas assez pour s'attacher à une femme. Seulement j'ai écouté la voix du monstre qui grondait depuis un moment dans mes entrailles et réclamait justice.
Je dois admettre que d’une certaine manière, par une logique malsaine, j'avais aimé faire souffrir Madeleine lorsqu'elle a remarqué le nom d'Ambre sur ma peau et Éléonore lorsque je lui ai fait part de la non-réciprocité de ses sentiments.
C’était beau de voir qu’une femme tenait à moi et ne voulait pas m’imaginer loin d’elle. J’ai peur de penser que Clarisse a payé pour toutes ces femmes qui avaient déchiré mon cœur lorsque j'étais plus jeune, et pour Manon, et pour toutes celles qui ne viendraient jamais.
C'était une comédie facile à jouer. Il suffisait de faire preuve de douceur, de l'embrasser de temps en temps, de lui dire que je l'aimais le moins possible, mais toujours avec les accents de la sincérité. Elle y a cru avec toute la ferveur de son amour pour moi.
En revanche, alors que mes mensonges allaient atteindre le lit, la culpabilité a repris ses droits. J’étais incapable de la toucher. Je retrouvais tous les doutes d'ordre moral qui avaient précédé mon initiation à ces choses par Noémie.
Je savais que si j'allais au bout de mon crime, je franchirais un seuil fatal dont les conséquences seraient irréversibles. Tout ce que j'avais reproché à ces femmes cruelles, je le porterais sur mes épaules.
Elle l'ignorait, m'embrassait encore, me regardait le cœur battant avec ses yeux de jeune vierge qui ne sait pas que le monde est laid ni que les gens le sont bien plus encore. Était-ce à moi de le lui révéler ?
Je sentais que m’embrasser ne lui suffisait plus, qu’elle n’attendait qu’un signal pour s’offrir toute entière. Elle avait dans la tête des milliers de films, une grande décision et tellement, tellement d’espoir. Moi, je devais lui annoncer que je ne l’aimais pas.

C’était moins facile que de profiter de la situation. Quelques années plus tôt je n’aurais pas hésité, je l’aurais repoussée sans me poser de questions, mais aujourd’hui ? J’ai inspiré profondément et j’ai fait mon choix : j’ai demandé à ce qu’elle parte.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:08

63) Hannah :

Un palindrome est un mot très joli que l’on peut lire à l’endroit comme à l’envers. Hannah était également jolie et je crois qu'elle se faisait baiser dans tous les sens possibles. Elle portait le vice sur ses épaules comme un manteau précieux.
Je l'ai baisée moi aussi. Il n’y a pas d’autre mot. Je crois que ce n’était qu’une question de temps avant que je ne cède à cette odieuse tentation qui consiste à renier la beauté du sentiment. Il est heureux que cela se soit produit avec elle plutôt qu’avec l’innocente Clarisse.
Je ne voulais plus de beauté. Je visais le plaisir, ou un simulacre de plaisir, le plaisir des orgies, des pires débauches, du libertinage. La beauté n’était bonne qu’à affamer les cœurs, je ne pouvais atteindre un tel degré de désintéressement.
J’allais même jusqu’à rechercher la laideur. Il fallait qu’il soit le plus répugnant possible, que cela sente la sueur, le foutre, la baise. Nous devions éliminer toute odeur de bienséance et d’amour, pour que ceux qui pénétreraient dans cette pièce après nous sachent que je ne l’aimais pas, que je l’avais baisée comme on baise une putain.
Mon impétuosité la faisait rire : elle était déjà passée par là. Elle ne cherchait pas à me contenir, mais répétait avec la sagesse résignée de celle qui a vécu :
Tu penses ce que tu dis maintenant parce que tu ne fais que commencer. Mais lorsque tu finiras par perdre le contrôle, tu comprendras que cette existence n’est pas pour toi. Tu as un cœur Tu en as encore un. Bientôt, tu mourras d’effroi en repensant à tes paroles d’aujourd’hui.
Je ne l’écoutais pas. Je jubilais en songeant que, peut-être, j’avais trouvé la clef que je cherchais depuis si longtemps. C'était sûrement comme cela que l'on comblait l'infini, en copulant comme une bête. Il y avait de bonnes chances pour que le sentiment soit un poison qui empêche la délivrance.

Elle était fatiguée de mes questions intérieures, sans doute parce qu’elle-même les avait déjà mille fois débattues. J’avais la certitude en la quittant d’avoir compris d’où venait l’absurdité de la vie, à savoir des sentiments. Même si ce n’était pas le cas, notre rencontre m’avait fait du bien.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:09

64) Alice :

Comme Hannah l’avait prédit, j’ai connu une période d’effroi en repensant à ce massacre des sentiments auquel j’avais participé. La beauté était la seule chose à laquelle se raccrocher en l’absence de bonheur, pouvais-je prétendre la laisser derrière moi ? De plus, il restait encore quelque chose de bon en moi, une conscience de ce qu’était le droit chemin et un désir d’y rester.
Il me semble qu’Alice était la dernière des femmes qui pouvait encore m’empêcher de plonger. Elle était immense. Quand je la voyais s’étirer à mes côtés, je souriais en pensant qu’elle semblait se déployer à la manière d’une longue vue. J’ai osé un jour lui demander si elle avait été mannequin, elle s’est contentée de rire.
Elle m’aimait et je l’aimais aussi, c’est la dernière femme que j’ai la certitude d’avoir aimée. Pourtant j’ai saboté tous ses efforts pour faire de moi quelqu’un de bien, et ce par pure provocation.
Je l'ai trompée sans vergogne sous le prétexte que je désirais vaincre l'infini. Argument fallacieux qui me convainquait à peine moi-même. Je devais bien avoir compris depuis le temps que cela ne servait à rien. Je voulais tester ses limites.
Aimais-je les femmes pour qui je la délaissais ? Je ne sais pas. Je me trouvais des excuses. Était-elle si grande la frontière entre le fantasme désarçonné et le noble sentiment ? L’essentiel n’était-il pas le plaisir, le plaisir avant tout ?
L’effroi était toujours présent, mais je ne pouvais retrouver la pureté originelle des mes sentiments. Je me confrontais au même dilemme atroce. Je me prenais à songer que la jalousie sexuelle et la monogamie n'étaient qu'un ridicule tissu de conventions destiné à blesser les dindons d'une farce amère.
Si j'étais là lorsqu'elle avait besoin de moi, que lui importait ce que je faisais de mon temps libre ? D'ailleurs - je le croyais tout à fait - ne pouvait-on pas s'attacher à plusieurs femmes à la fois ? Je ne lui interdisais pas après tout d'aller dans les bras d'un Autre.

Seulement elle avait besoin de ma constance pour se sentir aimée et respectée. C'est beau de jouer avec une femme, mais j'aurais dû savoir que je ne gagnerais pas. Je n'ai rien pris en compte, elle n'a pas supporté et elle avait raison. J'ai longtemps souffert de son absence, mais je sais que j’ai mérité mon sort.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:10

65) Joséphine :

Ce n’est que suite à cette amère défaite que j’ai réellement renoncé à vaincre l’infini, comprenant que c’était une mission vaine. J'ai arrêté les aventures débridées. J'avais besoin d'une présence plus stable, plus sérieuse.
Joséphine l’était sans doute trop pour moi. Nous avons vite établi une sorte de routine crasseuse. C’est peut-être cette routine qui s’est substituée à la beauté et à l’excès, qui ni l’une ni l’autre ne pouvaient me combler.
Cette relation avait quelque chose de rassurant. J’agissais en conformité avec ce que l’on attendait de moi, me concentrant sur le bonheur d’une femme. J’ignore si je l’aimais, à partir de cette période je ne faisais plus la distinction entre l’attirance et l’amour. J’aurais pu vivre avec n’importe quelle femme, du moment qu’elle ne me dégoûtait pas. Je n’avais même pas l’impression de mentir, tout questionnement moral était dépassé.
Nous faisions l'amour sept minutes exactement tous les samedis soirs. Je n’ai jamais trouvé de montre près d’elle, mais je jurerais qu’elle en avait une. J’aurais parfois voulu la garder plus longtemps, mais elle me jetait un regard sévère, comme pour prévenir un abus. Je me pliais à sa sagesse sans discuter.
Je ne me souviens plus combien de temps s’est écoulé car le propre d’une routine est de décupler la vitesse des aiguilles de l’horloge. Elle a demandé l’air de rien s’il n’était pas temps d’officialiser les choses entre nous.
J’en ai parlé à Jimmy. Il avait l’air content. Il me voyait reprendre pied. Il ne savait pas tout de mes aventures, mais il avait conscience de l’épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Je lui ai fait part de mes doutes : il est peu de mots qui font peur comme celui de mariage.
J’avais toujours considéré ce genre d’union comme un interdit. Était-ce légal d’enchaîner une femme à mon bras ? J’arrivais à peine à concevoir une aberration pareille. N’allais-je pas la priver de liberté ?
Ne t’en fais pas pour elle, elle a choisi. Pense plutôt à ta liberté à toi. Est-ce que tu t’imagines rester avec elle pour le meilleur et pour le pire jusqu’à ce que la mort vous sépare ?

J’ai regardé Jimmy un long moment. Il attendait. J’ai secoué la tête de toutes mes forces et j’ai fondu en larmes.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:10

66) Solène :

Ma rupture avec Joséphine avait été d’autant plus difficile que cela faisait longtemps que nous nous fréquentions. J’avais peur de quitter cette routine qui pourtant m’effrayait. Je dois beaucoup à Jimmy qui a tenu à me présenter une autre femme pour que je ne me perde pas.
Elle avait déjà un enfant, une petite fille. J'ai oublié le nom de la gamine, mais je me souviens bien de toutes les questions embarrassantes qu'elle posait. Elle voulait savoir qui j'étais, ce que je faisais avec sa mère et si je voulais l'adopter.
Lorsqu'elle nous surprenait dans ce genre d'interrogatoire, Solène riait et expliquait que rien n'était encore prévu. La petite clamait déjà à qui voulait l'entendre qu'elle était ma fille.
C'était gênant. Dans mon imaginaire, tous les parents étaient persuadés d'avoir enfanté de la tour Eiffel. Je ne voulais pas infliger autant d'affection à une si jeune créature, d’autant que je me sentais comme un monstre.
Ne dis pas te bêtises, tu es adorable avec elle. Tu pourrais jouer les parents sans problème.
Je ne pouvais pas lui raconter mes crimes antérieurs, elle était trop douce, trop attentive, trop bien pour moi.
Dans ce cas, tu ferais mieux de la laisser te purger de tous tes péchés par un baiser de princesse.
Répliquait-elle avec malice. Je protestais, elle me traînait devant l’enfant qui exultait à l’idée de remplir une mission aussi importante. Il était certain qu’à cet instant j’'avais embrassé la plus belle fille du monde.
Tu te sens digne de moi à présent ? Tu vas rester avec nous ?

Je l’ai embrassée elle aussi. Je lui ai fait comprendre que j'avais commencé une quête que je ne pouvais interrompre et je l’ai remerciée pour tout ce qu’elle avait fait pour moi. Il paraît que la petite m’avait fait un dessin avant que je ne m’en aille.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:11

J'aime beaucoup le côté dérisoire de ce voyage de la vraisemblance jusqu''à Perpet les Oies :')


67) Maëlys :

Solène avait contribué à me redonner confiance en moi. Grâce à elle, j’avais compris que j’avais besoin d’intensité. Je n’arrivais pas à me fixer, j’avais besoin de me laisser porter d’une femme à l’autre et d’approfondir toujours plus mes expériences amoureuses.
Il y avait dans ce choix de vie des raisons romantiques. Je n’avais pas encore réussi à abandonner la beauté, elle était essentielle à ma survie dans la grandeur de l’infini. Beauté et intensité, tels étaient les mots qui guideraient ma vie désormais. J’avais fait quelques erreurs, mais je ne les reproduirais plus, je savais désormais où aller.
Maëlys avait toujours quelque chose de beau et d’intense à me proposer. Quelque chose comme s'embraser en aspirant tout l'air des poumons de l'autre jusqu'à n'échanger plus que de l'anhydre carbonique, quelque chose comme vivre d’amour et d’eau fraîche et oublier l’eau fraîche, quelque chose comme essayer de mourir juste pour voir comment c’était.
La beauté pour elle ne provenait pas du sentiment qu’elle jugeait trop flou et trop instable, mais des actes que l’on commettait sous le prétexte de l’amour. Elle poussait tout ainsi à l’extrême à des fins spectaculaire.
Durant nos baisers, nous attendions ensemble le point de suffocation. Je crois sincèrement que nous aurions pu en mourir. Pourtant quelle fin magistrale ! Il me manquait une once de culot pour me l’offrir, mais je trouvais cela magnifique.
C’était de l’amour fou, presque artistique, une passion d’une beauté à couper le souffle qui effrayait notre entourage et nous plongeait dans l’extase. Personne ne pouvait comprendre, nul n’était suffisamment romantique.
Elle était obsédée par notre mort. En effet, il était évident que nous devions mourir ensemble, sans quoi le spectacle serait raté. Elle hésitait entre nous couler dans le béton ou sauter main dans la main du haut de Dame de Fer. L’important était la symbolique.

J’ai compris un peu trop tard qu’elle était sérieuse. Elle s’était déjà écrasée sur le Champ de Mars, me laissant en état de choc. Elle m'a fait comprendre que deux romantiques ne pouvaient pas s'aimer.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:13

68) Berthe :

Suite à cette expérience, mon romantisme exacerbé me poussait à rechercher l’intensité dans une forme de beauté moins dangereuse. C’est dans les yeux de Berthe que j’ai trouvé l’expression d’une sagesse à la fois intense, belle et rassurante.
Il s’agissait de la grand-mère de Maëlys, mais elle était bien plus modérée que sa petite-fille, sans quoi elle n’aurait jamais pu atteindre cet âge avancé dans lequel je la trouvais.
Elle était laide, bien-sûr. Mais sous certains angles elles apparaissait presque belle, sûrement parce que je pouvais me rendre compte de sa grandeur passée. Ses mains flétries contaient des histoires ravissantes pour qui savait les écouter. Je lisais ainsi à travers ses rides du bout de mes doigts l’existence de vieux amants, de vieilles maîtresses également, ainsi que de toutes sorte d’idées nouvelles d’une modernité impressionnante pour son époque.
Cette vieille sorcière devait avoir plus d’expérience dans les choses de l’amour qu’une mère maquerelle. Cependant elle tâchait de me préserver de ce genre de danger, à moins qu’elle ne se sente trop âgée pour se livrer à se genre de folie.
Cela me convenait parfaitement : si le récit de ces jeux sexuels était amusant à entendre, je ne me voyais pas m’y adonner et encore moins avec la grand-mère de ma dernière maîtresse en date.
Les femmes sont parfois maternelles lorsqu’elles aiment quelqu’un. Elles attachent beaucoup d’importance à la manière dont ils sont couverts, à leur hygiène et à leur régime alimentaire. Nos cinquante ans de différence ne l’aidaient pas à me considérer en adulte.
Elle me nourrissait comme si j’allais mourir de faim de toutes sortes de mets sucrés, beurrés, caramélisés. Elle me répétait d’un ton un peu sinistre qu’on ne vivait pas d’amour et d’eau fraîche. Je crois qu’elle m’en voulait un peu pour Maëlys, mais elle n’en n’a jamais parlé.

Nos excès alimentaires annonçaient l’orgie. Pourtant dans le lit de cette femme, j’ai connu un apaisement que je croyais ne plus jamais retrouver. C’est à travers son dos voûté,sa poitrine flasque et son odeur de formol que j’ai trouvé la paix pour un court instant. J'ai pensé alors qu'il n'y avait pas de plus belle femme que celle qui se trouve à nos côtés.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:13

69) Andréa :

Berthe a eu des problèmes de santé et nous n’avons pas pu poursuivre notre relation. Cela faisait un moment que je n’avais pas ressenti un tel manque. Pour compenser peut-être, je m’intéressait désormais à un genre de beauté différent, éloigné des standards classiques et de la finesse des femmes peintures. Une forme de beauté qui se trouvait dans mes yeux et non dans les conventions.
Les femmes qui me plaisaient n’étaient plus celles qui plaisaient au plus grand nombre. Je ne sais pas combien d’Autres se sont intéressés à Andréa. La plupart ont dû s’arrêter à sa bosse sans voir à quel point elle était sublime lorsqu’elle souriait. Je n’étais pas les Autres.
Elle l’avait compris et toute la force de notre relation venait de là. J’étais l’oreille attentive qui pouvait la comprendre. Nous étions deux âmes naufragées, non conformes, luttant contre les flots absurdes de l’existence. Nous avions supporté l’indifférence, le manque, le rejet. Nous étions ensemble en guerre contre le monde entier.
Jimmy est intervenu sans que je ne comprenne pourquoi. Il ne pouvait pas savoir ce que nous avions souffert, lui était un Autre, un vrai. Un mec bien comme il faut.
Je pense que tu te goures. Tu prétends chercher quelque chose de beau, tu ne te rends même plus compte à quel point c’est malsain. Est-ce que tu aimes cette fille ou est-ce que tu aimes sa bosse ? Ne tombe pas dans un piège aussi grossier que celui-ci. Tu n’aimes plus d’amour, tu aimes de folie.
J’ai nourri une certaine rancœur envers lui après cet épisode. Il n’avait pas idée de l’enfer de l’infini, il pouvait atteindre la plénitude en une seule passe. Personne ne l’avait jamais regardé avec suspicion, comme s’il se trompait de chemin. Il ne pouvait juste pas comprendre.
Elle, elle comprenait. Elle comprenait que les jugements étaient pires que la mort puisque par leur faute on ne pouvait même pas dire à quelqu’un qu’on l’aimait si ce n’était pas vrai, si ce n’était pas bien, si ce n’était pas prévu ou si c’était trop bossu.
Qui est-il, ton ami, pour prétendre savoir comment il faut aimer ?

Je caressais son dos bossu pour calmer sa colère. Si Jimmy croyait cette affection tordue, il avait tort. Ce n’était peut-être pas le noble sentiment de ma jeunesse, mais c’était un fantasme légitime comme il en fleurit dans tous les esprits.

 
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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:14

70) Raphaëlle :

Avec elle, j'ai franchi un interdit qui annonçait ce que j'allais devenir, de même que le début de ma déchéance. Si jusque là je pouvais parler de fantasmes mal assumés, d'erreurs de jugement et de pure inconscience, je devais à présent admettre que je ne contrôlais plus rien et que j'avais un sérieux problème.
L’intervention de Jimmy avait compliqué mes rapports avec Andréa et elle a préféré me quitter. Je n’ai pas trop souffert. J'avais depuis un certain temps abandonné l'idée que les sentiments apportaient quelque chose à une relation. Ils ne faisaient qu’enchaîner et blesser.
C'était donc dans un but entièrement sexuel que j'ai couché avec la fiancée de Jimmy. Il ne m’autorisait pas à admirer le type de beauté que je m’étais donné, j’allais lui montrer ce qui vraiment était laid. Je ne me souciais pas de savoir ce qu'elle pensait, elle avait un joli visage sombre et elle était avec moi, c'était tout. Elle m'aimait peut-être, si c'était le cas c'était bien fait pour elle et c'était une victoire sur toutes les femmes du monde.
Jimmy a tout découvert au bout de sept semaines. Cela n'avait rien d'étonnant puisque je me cachais à peine. Je me sentais invincible : la rage et la douleur agissait sur moi comme une protection.
Je m'attendais à ce qu'il soit en colère. Il l'était, certes, mais le sentiment qui le dominait était la tristesse. Il était triste pour moi :
Mais t'as quoi, t'as quoi dans la tête, putain ? Avant quand tu voyais une meuf, on avait l'impression qu'elle allait te bouffer... Et maintenant tu ressembles à ça...
Je comprenais parfaitement ce qu'il voulait dire, et il avait raison. Seulement, je ne voyais pas comment me débarrasser de cette faim qui me tenait le ventre. Je ne vaincrais pas l'infini, mais j'avais besoin de matière à le tromper et à me tromper moi-même. Seulement, Jimmy ne pouvait comprendre cela.
Tu l'aimes même pas. Tu l'aimes même pas, putain.
Puisque je dois être honnête, il y avait quelque chose de jouissif à dormir avec la femme d'un Autre. J'avais besoin d'essayer, de goûter à cette ivresse. Je n'avais pas réfléchi aux conséquences.
En vrai, t'as peur, t'as la trouille, t'as besoin de te prouver que tu te laisseras plus jamais dévorer par une fille.

Avait-il raison ? Je n'ai pas réussi à seulement me poser la question. Ses mots faisaient trop mal pour que je puisse prendre du recul. J’ai choisi de ne pas écouter. Après cela, je n'ai plus eu de pote Jimmy.

 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:15

71) Élodie :

Depuis ma première rencontre avec l’infini, j’avais exploré par intermittence l’excès et la routine pour me rendre compte qu’aucun ne me convenait. Si j’avais réussi à supporter la douleur, c’était uniquement grâce à une chose : la beauté.
J’avais compris très jeune que c’était en sublimant ma douleur que je pourrais y résister. J’avais cherché la beauté dans le sentiment, dans les actes, dans la diversité des fantasmes sans jamais trouver cela suffisant. Je ne savais plus quoi essayer, mais je devais poursuivre cette quête.
Lorsque j'ai parlé à Élodie de l'importance qu'il y avait à sublimer sa douleur, je crois qu'elle a mal compris. J'avais toujours aimé de manière un peu masochiste, moralement parlant, mais je n’aurais jamais imaginé que cela pourrait guider mon comportement physiquement.
Tout a commencé lorsqu’elle a repéré la brûlure sur mon omoplate. Sa bouche s’est étirée dans un sourire cruel :
Ah, tu aimes jouer avec le feu ?
Je n’ai pas tout de suite vu là où elle voulait en venir. J’ai acquiescé un peu au hasard. Deux minutes plus tard, mes poignets se trouvaient attachés à la tête du lit. Elle a frappé, embrassé, dévoré ; je ne sais plus.
Était-ce bon ? Au début, je me disais que c’était pour les besoins de la quête, qu’il fallait s’ouvrir à toute forme d’érotisme en espérant surmonter la souffrance. D’ailleurs n’était-il pas logique de soigner la douleur par la douleur ?
Mon corps devenait plus marqué à mesure que nous progressions. Peu à peu, ma peau se décorait d’ecchymoses, de marques de brûlures et de coups de couteau entre les traces de rouge à lèvres. Je pouvais encore croire qu’il y avait de la beauté là-dedans.

Les choses ont dégénéré lorsqu’elle a voulu essayer les électrochocs. C’était une souffrance à l’intensité presque supérieure à celle de l’infini. Insoutenable. Après avoir vécu cela on ne pouvait plus croire aux bienfaits de la torture physique. Ni à la beauté.

 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Los Caprichos [S]   Sam 5 Déc - 22:15

72) Roxanne :

Lorsque je l’ai rencontrée, il me semble que je ne croyais plus en rien. J’avais perdu tour à tour le plaisir, le sentiment, la beauté et tous les ersatz par lesquels je comptais les remplacer. Je n’étais pas loin de perdre l’espoir.
Elle n’avait que faire de mes tourments. Je ne sais même pas si elle se souciait de mon existence. Je cherchais maladroitement à l’aimer d’un sentiment pur, mais je ne me souvenais plus comment cela fonctionnait : mon cœur avait été perverti.
C’était le retour, cette fois pour de bon, de la laideur. Puisqu’il ne servait à rien d’aimer une femme dans la chasteté, alors il fallait que je l’aime de la manière la plus dégoûtante possible, qu’elle me dégoûte et que je me dégoûte moi-même de l’aimer ainsi.
Alors j'ai bu, oui, j'ai bu parce que je n’avais jamais vu les Autres plus laids que lorsqu’ils venaient de boire. Le visage halluciné, les cheveux en pétard, j'avais l'air d'une pauvre chose sur le trottoir.
C’était la première fois que j’étais ivre. Je vomissais tour à tour des insanités et le contenu de mon estomac. J’expliquais à ceux qui m’entouraient que Jimmy me manquait, que j’aurais dû l’écouter, qu’il avait raison, qu’en cherchant la beauté je n’avais fait que me préparer à toucher le fond. Ils m’écoutaient avec des regards épuisés, se demandant combien de temps durerait cette comédie.
Ces petits exercices sont vite devenus quotidiens. Il était toujours plus agréable de dépendre d’une bouteille que d’une femme. J’appréciais l’état d’inconscience provisoire dans lequel me plongeait l’alcool. Je ne sais plus combien de fois j’ai frôlé le coma éthylique.

La belle Roxanne me toisait de toute sa pitié avec une grimace de dégoût tandis que je lui demandais sans pudeur ni dignité de me faire l’amour. Elle me méprisait et c’était exactement ce dont j’avais besoin.

 
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Los Caprichos [S]

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