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 Après l'holocauste [S]
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Meredith Epiolari

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Reine de l'Impro
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MessageSujet: Après l'holocauste [S]   Lun 16 Mar - 19:41

Tu sièges dans le fauteuil démodé, nue, les yeux grands-ouverts ; et je ne sais plus si tu es morte ou bien mourante. Dans cette pièce tout suffoque, les quatre murs nous observent, sourires narquois. Les rideaux sont fermés et la lumière grisâtre, comme lorsque l'on ouvre les cuisses de Pandore et que l'on comprend que la fin est proche.
Il n'y a pas d'issue. Le vide est partout autour de nous et en nous. Les meubles aussi sont recouverts de voiles, ils portent ton deuil, comme nous tous. La pendule, aiguilles en érection, sonne le glas des beaux jours. Nous mourons.
Je suis à tes pieds, les yeux rivés sur tes jambes de michetonneuse. Les roses blanches ne te plaisaient plus. Tu avais promis pas d'holocauste. Pourquoi les avoir peintes en rouge, ma reine ? Je t'en aurais offert d'autres plus belles...

Bientôt nous entendrons les premières mouches. J'ai longtemps rêvé de voir ton visage se décomposer ainsi, tout comme ton cadavre. Les mouches ne savent pas qu'autrefois tu étais belle. Tous les cadavres sont laids et tu commences à puer, ma chère.
Regarde-toi : tu as voulu le bonheur, tu as perdu la beauté. Tu souffres encore, tu pleures encore et tes larmes ne sont même plus belles. Tu es tout entière attifée de cette douleur ordinaire qui n'émeut plus personne.

Tout cela pour quoi ? Pour connaître le coup de grâce, le dernier spasme, l'obscurité au bout du tunnel. Comment était-ce ? Es-tu satisfaite, enfin ?
Laisse-moi te confier un secret. Si j'avais pu, j'aurais dévasté moi-même cette terre nubile. Je l'aurais retournée, labourée, défoncée, puis je l'aurais laissée en jachère jusqu'à ce qu'elle me crie de revenir.
Il n'y aurait pas eu de jugement. Dans cette pièce où tout succombe, la fièvre seule creuse nos tombes. On perçoit ses exhalaisons fébriles et frustrées ; cette faim qui tiraille nos ventres et mitraille nos cœurs.

Il fallait bien que cela finisse. Il fallait bien que tu renonces pour ne pas devenir folle. Alors d'où me vient ce goût de décrépitude ? J'ai sur le bout de la langue une promesse perdue. Tes petits seins pointent, accusateurs, les vestiges du serment. L'amertume remplit ma bouche de terre. Je ne sais plus.



Dernière édition par Meredith Epiolari le Dim 22 Mar - 12:39, édité 1 fois
 
Iskupitel

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MessageSujet: Re: Après l'holocauste [S]   Jeu 19 Mar - 22:54

Bien sûr, lorsqu'on lit ce titre, on ne peut que s'attendre à un texte abordant au moins le thème du judaïsme et/ou des juifs. Je suis après avoir lu la première phrase, allé voir sa véritable définition, et je suis donc entré dans le texte en étant déboussolé, ne sachant de quoi le texte parlerait. Si cela est voulu, c'est une bonne opération de déstabilisation, et j'espère qu'à la lecture le titre s'expliquera.

« Tu sièges dans le fauteuil démodé »

Une formulation classique mais qui fait toujours son effet, entre un jeu de mots sur le siège et un adjectif épithète qui, alors qu'il semble être seulement un descriptif, semble transpirer d'une valeur supplémentaire, sûrement causée par l'utilisation de « le » fauteuil, là où un auteur banal aurait écrit « Tu sièges dans un fauteuil démodé ». L'utilisation du déterminant défini permet au lecteur, à mon humble avis, de se sentir déjà dans le texte, de voir plus qu'un fauteuil quelconque mais de voir un objet qui déjà semble familier. Il n'y a pas meilleure manière de plonger le lecteur dans le récit. J'aime beaucoup.

La suite est, bien que moins sensationnelle, tout aussi intéressante. La juxtaposition, malgré une virgule fatidique, de « démodé » et « nue » est bien trouvée : le démodé peut se voir soit comme n'étant plus dans l'ère du temps, soit comme, à mes yeux, nu (justement), c'est-à-dire débarrassé de toute la mode, de tout ce qui est censé être le “bon-goût”, en d'autres termes le carcan esthétique de nos sociétés dites développées et civilisées. Enfin, l'ajout de « les yeux grands-ouverts » permet d'aller plus loin dans cette défiance à l'égard des standards esthétiques, comme si le sujet avait enfin ouvert les yeux, enfin perçu la vérité et lâché ces conventions (qu'il est d'ailleurs presque devenu banal et conventionnel de dénoncer).

La première phrase se finit très bien. « Et je ne sais plus si tu es morte ou bien mourante » joue encore sur les mots de manière subtile. En fonction du rythme pris dans la lecture, l'on peut soit lire “et je ne sais plus si tu es morte ou si tu es mourante”, soit “et je ne sais plus si tu es morte ou mourante de manière bonne”. Bien que la première reformulation semble plus proche de l'esprit général de cette première phrase, il est à noter que la seconde ne m'a pas échappé. Au lieu d'une simple description du doute du narrateur qui montre l'espoir de ne pas la savoir morte, la seconde formulation montre l'espoir de la voir mourir convenablement, opposant par ailleurs cette notion au principe même de la mort, ce qui est d'une subtilité redoutable. J'aime beaucoup.

Pour le bien de l'analyse générale du texte, je vais aller plus loin que la première phrase, bien que celle-ci m'ait déjà permis de faire plus long que ton texte.

« Dans cette pièce tout suffoque, les quatre murs nous observent, sourires narquois. »

Là pour le coup, j'aime moins. Autant les deux premiers membres sont intéressants et sympathique, permettant de décrire davantage l'environnement et de replacer le lecteur en dehors du fauteuil qui occupe l'attention, autant le troisième me semble mal tourné. Cette perte du verbe me semble tout à fait regrettable, et d'un coup on se retrouve davantage dans un univers littéraire qui s'assimile au scénario froid et objectif disant “sourires narquois” pour indiquer l'environnement, et je trouve que cela détruit tous les efforts faits précédemment.

« Les rideaux sont fermés et la lumière grisâtre, comme lorsque l'on ouvre les cuisses de Pandore et que l'on comprend que la fin est proche. »

Très joli. La comparaison est toute à fait hors de propos objectif et matériel, et cela est tout à fait agréable à lire car bien écrit. La proposition principale est réellement riche, et à une syllabe près c'est un alexandrin (si seulement le “e” à la fin de « lumière » était éludé !). Le premier membre de la proposition est très délimité et fait état d'une belle césure centrale et avec les mots suivants. L'indication de couleur de la lumière renforce l'atmosphère créée par la fermeture des rideaux, ce qui est bon. La comparaison, elle, est référencée mythologiquement, bien que presque tous connaissent le mythe de la boîte de Pandore une fois atteint un certain âge. Et cette référence a le mérite de s'affranchir du mythe de la boîte pour en venir à un nouveau mythe, celui de l'ouverture des cuisses, qui bien entendu fait penser au fameux tableau « l'origine du monde ». Alors qu'en ouvrant la boîte Pandore a créé le monde que nous connaissons aujourd'hui, rempli de vices et dans lequel il ne reste plus, du côté des Hommes, que l'espoir, l'ouverture des cuisses permet d'apercevoir le con, c'est-à-dire l'origine du monde, le début de tous les Hommes et l'origine de l'espoir, selon le dicton “Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir”. Et quoi mieux que le con peut représenter la vie, et donc l'espoir, et donc la boîte de Pandore, et donc Pandore ? Un lien un brin absurde est fait entre Pandore et la féminité, et c'est dit en filigrane, si bien que je ne peux qu'aimer ces quelques mots.

« Il n'y a pas d'issue. Le vide est partout autour de nous et en nous. »

Le sentiment de pression que l'on ressent en lisant ces mots est réel, mais il ne me fait sûrement pas autant d'effet que souhaité. J'ai trouvé la première phrase insipide et tout à fait anecdotique. Toutefois, elle n'est pas inutile, et toute la raison de son existence semble résider dans la phrase suivante, qui introduit le concept du vide dans le texte et le lie de manière irrémédiable avec l'absence d'issue par la description de l'absence de tout aux alentours. Et ce lien se poursuit plus profondément, puisque le vide en plus d'être autour est également à l'intérieur des protagonistes, les empêchant même d'envisager une issue. Cette deuxième phrase pose, bien entendu, la question de la cause véritable du vide se pose en même temps que la compréhension du problème concernant le manque d'issue apparaît. Cette deuxième phrase me semble donc avoir un rôle pivot dans l'organisation du début du texte.

« Les meubles aussi sont recouverts de voiles, ils portent ton deuil, comme nous tous. »

Ah, j'adore les analogies marines ! Le foc qui pousse le bateau et porte ses passagers, ici les voiles ténébreux qui portent le deuil de manière métaphorique… C'est magnifique. Ce jeu entre masculin et féminin est admirable et apprécié par le lecteur que je suis ! Quant aux deux derniers membres, ils reviennent à la thématique de la mort qui est ressassée depuis le début du texte, installant plus profondément encore le lecteur dans l'ambiance qui devient de plus en plus claire (et ce malgré l'image du voile, ce qui est encore à remarquer et apprécier) et en même temps de temps en plus sombre. C'est beau de pouvoir ainsi mieux percevoir les ténèbres. Enfin, le « comme nous tous » fait subitement apparaître une foule mentalement derrière le narrateur, ajoutant au dramatisme de la scène.

« La pendule, aiguilles en érection, sonne le glas des beaux jours. Nous mourons. »

Là où j'aurais naturellement été tenté de centrer mon analyse sur l'image qui fait esquisser un sourire, celle des « aiguilles en érection », je me concentrerai sur le reste, évitant le leurre. Tout d'abord, il est amusant sinon étrange que la pendule sonne le glas des beaux jours. Même si une pendule peut dans certains cas sonner (ah, ces Suisses !), il est difficile pour elle de sonner le glas, et cette superposition d'une fonction matérielle et d'une expression populaire paraît sympathique à la première lecture mais un peu injustifiée au second. Repensons au glas ou à l'olifant moyenâgeux qui permettaient, eux, de véritablement sonner le glas des beaux jours en annonçant la guerre aux portes du Royaume. Mais ce petit défaut à mes yeux disparaît rapidement lorsqu'arrive la seconde phrase. Ce « nous mourons » est mémorable, et je lui accorde une mention spéciale, non pour sa formulation elle-même qui est d'une simplicité enfantine, mais pour le lien qui est instantanément fait avec le début du texte. En effet, avec ces quelques lignes, le lecteur apprend successivement une suspicion de mort, une mort et à présent cela, cette image et cette vérité générales qui décrit à la fois un mouvement immuable et universel vers la mort, un accompagnement dans la mort de la victime du narrateur, et un cri du cœur désespéré causé par la mort de la victime et la survie du narrateur et de la foule apparue deux phrases plus tôt.

« Je suis à tes pieds, les yeux rivés sur tes jambes de michetonneuse. »

L'on reste dans la thématique du con et des cuisses de Pandore, mais pour le coup Pandore est remplacé par la victime, accordant à celle-ci une valeur mythique qu'elle n'avait pas auparavant. Cette valeur est pourtant contredite peu après, « michetonneuse » ne pouvant que faire douter de cette divinisation. Cette nuance amenée subtilement est très jolie. J'aime beaucoup.

« Les roses blanches ne te plaisaient plus. Tu avais promis pas d'holocauste. Pourquoi les avoir peintes en rouge, ma reine ? Je t'en aurais offert de plus belles. »

Les roses blanches peuvent signifier à la fois l'amour sincère et le souhait de celui qui en offre de souhaiter un nouveau départ à celui qui les reçoit. Le lecteur que je suis se rend donc compte que la relation entre les deux protagonistes a évolué dernièrement, et que de blanches, pures, les roses sont devenues rouges, ardentes et passionnées. L'on imagine que la victime a souhaité modifier la relation amoureuse platonique avec le narrateur, mais que celui-ci n'en a pas voulu et n'a pu que mettre fin à la vie de son aimée pour qu'elle corresponde éternellement à ce qu'elle avait été jusqu'alors. Ce qui expliquerait la phrase intermédiaire, qui est trop simpliste et dérangeante du fait de sa position. Ce n'est pas une phrase que j'aime, bien au contraire. Cette élocution enfantine, qui fait fi de la langue française, m'a viscéralement horripilé lorsque je l'ai lue. Toutefois, je dois reconnaître qu'elle a un intérêt et que l'absence du verbe essentiel, celui qui précise la promesse, entretient un flou qui peut être recherché et intéressant. Au lieu de choisir entre “Tu avais promis de ne pas faire d'holocauste”, “Tu avais promis de ne pas subir d'holocauste” ou “Tu avais promis de ne pas parler d'holocauste” (et les possibilités sont nombreuses), on préfère garder le voile sur cette phrase. Cependant, je ne quitterai pas ma tristesse de ne pas avoir suffisamment de clarté à ce sujet. En effet, les ténèbres nourris sont trop importants et parasitent la lecture. À la fin de la troisième phrase, le « ma reine » semble confirmer ma thèse sur la relation entre les deux auparavant, de même que la quatrième phrase.

« Bientôt nous entendrons les premières mouches. »

Évocation claire de la décomposition qui approche, montrant que le temps passe pendant la lecture du texte et que le narrateur ne s'arrête pas sur un seul instant qu'il s'appesantit et s'évertue à décrire.

« J'ai longtemps rêvé de voir ton visage se décomposer ainsi, tout comme ton cadavre. »

La théorie du meurtre est-elle corroborée et s'étoffe-t-elle d'une préméditation de longue date ? La proposition principale pose quelques questions et doutes, ce qui est plutôt amusant. La relative, elle, est bien tournée, hésitant à l'oreille entre “comme tout ton cadavre”, montrant que la décomposition est totale et qu'elle ne s'arrêtera pas avant d'avoir avalé le corps dans toute son entièreté, et « tout comme ton cadavre », montrant simplement le parallèle entre le corps et le cadavre. Mais ce parallèle est étrange et compare le verre et son contenu, le visage et son ensemble cadavérique. Il y a enfin un jeu de mots subtil entre la décomposition qui suit la mort et la décomposition qui se rapproche de la déconfiture. J'aime beaucoup.

« Les mouches ne savent pas qu'autrefois tu étais belle. Tous les cadavres sont laids et tu commences à puer, ma chère. »

Retour aux mouches, qui font office d'observatrices extérieures mettant en valeur la relation entre les deux protagonistes : Seul le narrateur sait tout de la victime, seul le narrateur sait à quel point elle a été belle, seul le narrateur l'aime. Mais la seconde phrase replace le lecteur dans un environnement toujours plus morbide et montre de nouveau un dégoût du narrateur pour ce qu'est devenue sa dulcinée, celle-là même qui a voulu modifier leurs relations alors qu'il n'y était pas préparé.

« Regarde-toi : tu as voulu le bonheur, tu as perdu la beauté. Tu souffres encore, tu pleures encore et tes larmes ne sont même plus belles. Tu es tout entière attifée de cette douleur ordinaire qui n'émeut plus personne. »

Accusations incisive quant à la tentative de modification des relations, qui trouve une justification avancée par le macchabée. On ressent très bien le ressentiment puissant qui anime le narrateur. La formulation enfantine de « tes larmes ne sont même plus belles » n'est pas dérangeante pour une fois, puisque bien qu'elle insiste sur le « même » comme un enfant dirait “na !” en tirant la langue, elle montre également la douleur du narrateur, qui ne parvient plus à penser normalement et est rongé par la mort de son aimée. La troisième phrase permet au lecteur d'habiller la victime de la douleur, remplaçant la nudité cadavérique présentée dans la première phrase du texte. La nature ordinaire de la douleur la rend toutefois émouvante, contrairement à ce que veut le narrateur, car c'est cette anormalité – car une douleur ordinaire est foncièrement anormale – qui est émouvante.

« Tout cela pour quoi ? Pour connaître le coup de grâce, le dernier spasme, l'obscurité au bout du tunnel. Comment était-ce ? Es-tu satisfaite, enfin ? »

La première question a éclairé mon visage, annonçant peut-être des réponses à toute cette nébuleuse scénaristique. La seconde phrase l'a assombri. Il semblerait que les ténèbres te plaisent. Le « coup de grâce », le « dernier spasme », l'« obscurité au bout du tunnel » font tous trois référence à la mort, la mort infligée par autrui, infligée par soi, puis la mort naturelle. Les deux questions posent, ensuite, la question de l'auteur du décès. Elles peuvent soit laisser penser à un suicide, devant laquelle le narrateur se lamente, tel le jardinier de chez Giraudoux, mais elles peuvent également être un cri de rage du meurtrier qui entre en folie devant le corps de sa dulcinée inanimé. J'aime beaucoup.

« Laisse-moi te confier un secret. »

Ah ! peut-être enfin des réponses ?

« Si j'avais pu, j'aurais dévasté moi-même cette terre nubile. »

Utilisation intéressante du « nubile », qui vient du latin nubere, c'est-à-dire « se marier », « prendre le voile ». Retour, donc, à la fois à l'ambiguïté du voile et à la relation amoureuse des protagonistes. C'est très habile, et c'est pourquoi j'aime beaucoup. Pour ce qui est de la dévastation, je dois avouer ne pas comprendre.

« Je l'aurais retournée, labourée, défoncée puis je l'aurais laissée en jachère jusqu'à ce qu'elle me crie de revenir. »

Tout d'abord, j'aurais mis une virgule après « défoncée », mais c'est un détail réellement mineur. Je m'interroge sur le sens profond de cette phrase. Pour que mon commentaire avance, je vais faire un impasse polie sur le début de la phrase et me concentrai sur « jusqu'à ce qu'elle me crie de revenir », en admettant l'axiome selon lequel la métaphore précédente n'est qu'un leurre qui brouille la compréhension et éloigne l'esprit du véritable centre de la phrase. Ainsi, la terre nubile serait l'esprit d'une tierce personne, et le narrateur assurerait sa dulcinée qu'elle n'avait pas à se sacrifier pour faire tomber cette tierce personne, puisqu'au péril de sa vie il aurait pu le faire à sa place. Une belle preuve d'amour qui n'a plus de sens étant donné le battement de cœur inexistant de la dulcinée en question. Par ailleurs, si cette hypothèse se vérifie, les termes de « retournée, labourée, défoncée » sont particulièrement obscènes et abjects.

« Il n'y aurait pas eu de jugement. »

Ce qui irait plutôt dans le sens de mon hypothèse : personne n'aurait jugé les actes du narrateur, en imaginant qu'il est quelqu'un d'important ou qu'il est en dehors de tout jugement divin, tandis qu'il semblerait que la dulcinée ait fait les frais dudit jugement.

« Dans cette pièce où tout succombe, la fièvre seule creuse nos tombes. »

Ah, de jolis vers ! Bien rythmés, jolie rime ! Le seul problème est la longueur de la proposition principale, qui fait une syllabe de trop (9, contre 8 pour la subordonnée). Mais la sonorité n'en est pas affectée, et à la lecture ma première action fut de compter les syllabes. Très réussi. De plus, la position dans le texte est parfaite, rajoutant un peu de poésie et de lyrisme après tant de morbide. Mais la phrase reste dans le thème, du fait de l'évocation des tombes, de la fièvre et de la mort. Géographiquement et matériellement, le lecteur est perdu, et sans l'aspect poétique cela serait, à mon avis, mal passé. En tous cas, j'aime beaucoup.

« On perçoit ses exhalaisons fébriles et frustrées ; cette faim qui tiraille nos ventres et mitraille nos cœurs. »

L'utilisation de la perception vague permet au lecteur d'être plus encore plongé dans l'univers du texte. L'absence de précision quant à ce à quoi renvoie le possessif laisse le doute : est-ce de la fièvre qu'il est question, comme on pourrait le croire, ou d'une tierce entité qui est restée en retrait jusqu'ici ? Étant donné que j'imagine mal, étant donné que la métaphore ne semble pas filée, la fièvre avoir des « exhalaisons fébriles et frustrées », je serais tenté de pencher davantage pour l'hypothèse du tiers parti qui fait son entrée, de manière plus lugubre et terrifiante que jamais. La légère allitération en “aille” rend le second membre de la phrase joli et mystérieux à souhaite. J'aime beaucoup.

« Il fallait que cela finisse. »

Ah, le saut de ligne semble présager que la fin approche et que les réponses ou les interrogations supplémentaires approchent ! Avec un telle phrase, emplie d'allitérations et de rythmes chantants et sévères, on s'attend à une fin mémorable !

« Il fallait bien que tu renonces pour ne pas devenir folle. »

L'anaphore en « il fallait que » est brisée par le « bien », mais ce n'est pas négatif car cela différencie les phrases et diversifie la répétition. Le « bien », d'ailleurs, semble doté d'une double signification, n'étant pas seulement une expression langagière mais également une indication sur le bien-fondé de la raison choisie. La fin de phrase, là encore, avec un mot commençant par un “f” est très sympathique et donne une impression de déjà-vu qui rassure le lecteur et conserve parfaitement le suspense avant le moment fatidique. L'explication donnée, de même, reste mystérieuse mais est bien amenée. Est-ce un début d'explication finale ou la seule réponse que le lecteur aura ? J'aime beaucoup.

« Alors d'où me vient ce goût de décrépitude ? »

Argh ! En bon lecteur (pointilleux à souhait), je suis attristé de ne pas voir de troisième « il fallait que ». Peut-être est-ce parce que j'aime le rythme ternaire et qu'il n'y a pour moi rien d'aussi beau à l'oreille. Quoi qu'il en soit, en admettant que je réussisse à passer outre (mais ça va être difficile, je suis triste et déçu, j'avais mis beaucoup d'espoir dans cette phrase), la question est sympathique et donne un peu plus d'informations, comme toute la fin du texte jusqu'ici : au compte-goutte. En associant la phrase précédente à celle-ci, il est fait état de la dulcinée qui semble s'être suicidée pour éviter la folie, ce qui semble être en accord avec certaines phrases précédentes (« Tout cela pour quoi ? Pour connaître le coup de grâce, le dernier spasme, l'obscurité au bout du tunnel. Comment était-ce ? Es-tu satisfaite, enfin ? »). Mais peut-être le narrateur parle-t-il de lui-même dans les deux phrases. En ce cas, le narrateur serait une femme, et leur relation serait homosexuelle, ce qui ne me semble pas impossible. Le meurtre passionnel ne serait donc pas, dans cette situation, à perdre de vue. Me semble apparaître, alors, une troisième voie : le suicide. Non pas deux personnes, mais une seule femme qui se parle à elle-même après la mort. Là encore, c'est envisageable, et cela semble correspondre à tous les éléments narratifs. Elle aurait à la fois un regard objectif et extérieur sur elle-même, sur son cadavre, étant donné que son âme est sortie de son corps. Ou peut-être est-ce simplement une personne atteinte de double personnalité. Beaucoup de choses sont envisageables et correspondent au récit, ce qui est à la fois plaisant, car cela montre que c'est un texte hétérogène et intéressant car provoquant la réflexion, et frustrant car trop peu de réponses sont données.

« J'ai sur le bout de la langue une promesse perdue. »

Aucune thèse ne se démarque des autres. J'ai l'impression de jouer une partie de  Cluedo, et c'est plutôt sympathique. L'image du bout de la langue est amusante, car elle peut soit être prise comme une promesse qui s'en va avec le dernier soupir et qui n'est plus rattachée, à présent, au narrateur que par le bout de la langue, soit comme une promesse dont le narrateur a perdu le souvenir. Cette double signification est très appréciable. J'aime beaucoup.

« Tes petits seins pointent, accusateurs, les vestiges du serment. »

Remercions la parenthèse virgulée pour « accusateurs » qui a été placée de manière à ce que le lecteur comprenne « tes petits seins pointent » en premier. La place des virgules est de la plus haute importance, et cette formulation rappelle l'évocation des « jambes de michetonneuse », ajoutant au côté salace du texte. Le serment, la promesse évoquée auparavant, est ici montré sous la forme de ruines, amplifiant l'idée de perdition. Quant à savoir pourquoi ce sont les seins qui montrent les vestiges… En tous cas, merci pour la précision concernant la taille des seins. Je pense qu'il aurait même été utile et pas du tout anecdotique de préciser le bonnet. Toutefois, j'aime beaucoup.

« L'amertume remplit ma bouche de terre. »

Jolie image, j'ai eu l'impression en lisant cette phrase que je coulais dans les sables mouvants et que le narrateur était physiquement terrassé par la terre lui emplissant la bouche. Un tel poids ne doit pas être facile à supporter, et c'est sûrement ce qui a voulu être dit ici.

« Je ne sais plus. »

Je dois avouer que je m'attendais à mieux pour une dernière phrase, mais cela correspond à ton style : reprendre une phrase ou une expression déjà écrite une ou deux fois dans le texte, pour tenter un retour au creux des choses et non pas ouvrir le texte comme certains le font. Je ne saurai le juger, mais je dois admettre que ce n'est pas mon style et que ce n'est pas ce que je préfère dans le tien. Quoi qu'il en soit, j'aime beaucoup, cela laisse le personnage dans le flou et le lecteur dans le mystère. Je suis de plus en plus persuadé que ce texte est un texte à destination des détectives. Mais comme je ne suis pas détective, je n'en apprécierai que la beauté qui en transparaît. J'ai pris du plaisir à le lire et à l'analyser, alors merci. Et surtout, n'arrête jamais.

(Je pense que j'ai fait un peu plus long que le texte, désolé x))

()



Gno Isku in love
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partyski ! partyski !

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https://www.youtube.com/watch?v=ETbCiVi-AOE&feature=youtu.be
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Après l'holocauste [S]   Sam 21 Mar - 17:15

Isku a écrit:
(Je pense que j'ai fait un peu plus long que le texte, désolé x))

Ne le sois pas, c'est hyper gentil à toi d'avoir pris la peine de faire un commentaire aussi détaillé Isku, ça m'a réchauffé le cœur après une journée pluvieuse et ennuyeuse (merci l'AP ^^) au lycée Very Happy
Je devrais essayer de faire comme toi et de décortiquer chaque phrase de temps en temps parce que c'est très utile et très intéressant Smile

J'ai cru comprendre que tu n'aimais pas les ténèbres, ce qui est plutôt gênant étant donné que mes textes ressemblent de plus en plus à des parties de Cluedo. Je vais tâcher de t'éclairer du mieux que je peux, tout en gardant pour moi le véritable "pourquoi ?" de ce texte.

Bon alors... pour le titre, la définition qui s'approche le plus de ce que je voulais exprimer est : « Sacrifice sanglant exécuté dans un but religieux ». Bien que le but religieux ici soit plutôt centré sur une forme de religion propre aux personnages dont la divinité adorée serait l'être aimé.
Ce titre ne se voulait pas une opération de déstabilisation, pas plus que le texte intégral en tout cas mais... je crois que je n'avais pas envie qu'on comprenne non plus.

La plupart du temps je commence à écrire en me disant que « telle chose » représente symboliquement « telle autre chose », puis je ne vois plus que des images et je les associe entre elles un peu au hasard. Du coup, je ne connais pas le sens précis de chaque phrase, j'ai seulement dans la tête l'atmosphère globale et quelques images qui sont importantes à mes yeux en accord avec les symboles que j'ai déterminés. Je ne sais donc pas à qui appartiennent les "exhalaisons fébriles et frustrées" par exemple. Je les ai attribuées à la fièvre, mais ça aurait aussi bien pu être à n'importe qui.

Isku a écrit:
Me semble apparaître, alors, une troisième voie : le suicide. Non pas deux personnes, mais une seule femme qui se parle à elle-même après la mort. Là encore, c'est envisageable, et cela semble correspondre à tous les éléments narratifs. Elle aurait à la fois un regard objectif et extérieur sur elle-même, sur son cadavre, étant donné que son âme est sortie de son corps. Ou peut-être est-ce simplement une personne atteinte de double personnalité.

Non, il y a bien deux personnes distinctes dans cette pièce mais c'est quand même intéressant de le voir comme ça Smile

Jack (à propos de Against the World) a écrit:
Ce qui est drôle est que seuls les accords permettent de voir que ce sont deux filles. Finement joué...

(ce n'était même pas vrai, il n'y avait aucun accord Razz )

Isku a écrit:
En ce cas, le narrateur serait une femme, et leur relation serait homosexuelle, ce qui ne me semble pas impossible.

LES GARS ! Pourquoi vous mettez du saphisme dans tous mes textes ? xD

Tu as super bien saisi la relation entre les deux personnages. Je trouve cependant amusant que tu considères la femme dans le fauteuil comme une victime. J'ai dû réfléchir longtemps pour savoir si elle l'était ou non. Je pense que si elle l'est, elle est également coupable. Elle a à la fois perpétré et subi l'holocauste. Le narrateur n'est pas un meurtrier et le suicide est à prendre dans un sens métaphorique (ou métonymiquement ^^).

En effet (bon d'accord, c'est bien parce que c'est toi), la clé du texte est que selon le narrateur, le con est à l'origine de tous les maux du monde. Ainsi, en donnant l'adjectif "nubile" à la terre qui doit rappeler "fertile", l'idée est de créer un parallèle entre la fille du fauteuil et la terre. Et tous les verbes "dévaster", "retourner", labourer", "défoncer" prennent alors leur sens. Cela explique aussi le fait que les roses passent de blanches et pures à rouges et sanglantes.

Et pour le jugement... il ne faut pas chercher, c'est un truc qui m'obsède, j'en mets partout.

Sinon voici la réponse à ton analyse de la forme :

Je te remercie d'avoir bien voulu lire au-delà de la première phrase, c'est drôle parce que tu as trouvé plein de trucs auxquels je n'avais pas pensé (par exemple l'analogie marine avec les voiles). Mais bon, ce serait vraiment prétentieux de faire croire que c'était voulu :')

Chacune des phrases que tu as relevées comme insipides l'étaient en effet, j'avais besoin de phrases « connecteurs » entre les phrases intéressantes et je n'ai pas fait l'effort de le faire de manière plus subtil, j'y penserai la prochaine fois et tu ne trouveras plus rien à redire, mouhahaha !

Je crois qu'il y avait une phrase de trop dans la description de l'environnement, sûrement celle avec ces « sourires narquois » mais j'aimais l'image des quatre murs alors je savais pas trop avec quoi la compléter.

« Le vide est partout autour de nous et en nous » est effectivement la phrase pivot, bien joué !

La dernière phrase est effectivement pourrie, elle correspond sûrement à l'expression de son auteur qui soudain s'écrie : "Et merde, je ne sais pas comment finir !".

Le « Tu avais promis pas d'holocauste », j'aurais pu m'en passer. Je voulais justifier le titre, mais ce n'était peut-être pas nécessaire, je ne savais pas où placer cette phrase qui n'était pas dans le ton général du texte alors je l'ai mise en plein milieu (quelle tactique intelligente !) en pensant que puisqu'elle devait détoner autant qu'elle détone au maximum. J'aurais peut-être dû la placer à la fin à la place de « Je ne sais plus » ?

Isku a écrit:
Tout d'abord, j'aurais mis une virgule après « défoncée »

C'est un oubli de ma part que tu as raison de me faire remarquer, je vais le modifier !

Isku a écrit:
L'anaphore en « il fallait que » est brisée par le « bien », mais ce n'est pas négatif car cela différencie les phrases et diversifie la répétition.

J'ai dû oublier le « bien » dans la première phrase qui était dans ma tête « Il fallait bien que cela finisse », mais je vais laisser comme ça puisque ce n'est pas négatif Wink

Tu m'as fait pleurer de rire sur le coup de la taille des seins, c'est mon texte, si j'ai envie de petits seins, j'écris des petits seins, merde ! xD

Voilà, j'espère que ça t'a éclairé ~
Merci encore pour tes 12 « J'aime beaucoup »

 
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Après l'holocauste [S]

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