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 Lana rêve [TS] ou [M]
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Daemoon

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Sam 13 Fév - 18:51

L'année 2016 est bien entamée, à quand la suite ? Very Happy
 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Dim 14 Fév - 18:46

Eh eh merci beaucoup ! Very Happy Hum j'y travaille x) Dans longtemps je pense :')
 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Ven 15 Avr - 0:27

Je suis désolée de mon absence ^^
Mais je reviens avec la suite Smile C'est presque un premier jet en revanche, mais je sais que vous saurez l'améliorer ^^


Jamais, Lana n'aime. L'amour lui est étranger : une musique inconnue, un visage anonyme. Enfant, peut-être l'a-t-elle déjà ressenti ; cependant elle ne s'en souvient pas. Sa mémoire a été détruite, depuis ce jour où Michaël et elle se sont vus dans le couloir. Elle ne se rappelle que ce moment terrible, rien d'autre. Son esprit est bouleversé pour toujours. Comment pourrait-elle aimer, Lana ? Alors que son corps a été profané et ses pensées asservies ? Alors qu'elle ne peut plus faire confiance ? Elle ne croit plus en rien, surtout pas en d'autres humains. Elle n'est pas sûre – et elle a raison de douter – d'aimer ses parents. Elle est proche de sa mère sans qu'elles se comprennent et n'éprouve pour elle qu'une affection compatissante ; celle qu'on ressent pour quelqu'un qui ne sait pas. Elle n'a rencontré son père que depuis quelques jours, une semaine à peine. Comment l'aimer ? Elle s'en sent incapable. Elle a encore peur, au fond d'elle. Il lui reste un peu de ressentiment et de colère contre lui, mais le temps s'arrangera pour les faire disparaître. Il y a Catherine, aussi, Cathy. Lana a plus d'incertitudes par rapport à elle. Est-ce qu'elle l'aime ? Peut-elle la considérer comme une amie ? Cathy est une personne en qui elle a presque confiance, pour qui elle a fait des efforts. Elle a essayé, pendant quelques jours, d'arrêter de se scarifier. Elle ne l'a pas repoussée quand elle l'enserrait de ses bras fins – fins et pas maigres comme ceux de Lana. Une personne autre que Catherine n'aurait rien remarqué. Cependant, c'est Cathy. Cathy a tout vu, en a un peu saisi le sens, et elle a accepté ces présents avec reconnaissance. Elles n'ont pas forcément besoin de se parler pour comprendre. C'est une de ces relations implicites et indiscutables qu'ont parfois des êtres humains. C'est beau. Nous, étoiles, n'avons pas cette innocence et cette stupidité qui fait l'Homme heureux. Cela ne nous manque pas, cependant : l'omniscience nous suffit.
Il peut paraître étonnant que nous nous intéressions au cas de Lana, petite chose perdue dans la masse grouillante de l'humanité – qui n'a d'humain plus que le nom. Pourquoi, la vie de Lana, ses pensées et ses actes, seraient-ils intéressants pour nous, astres ? Il n'y a pas de réponse qui soit vraiment correcte, ou au moins plausible. Nous pourrions nous en excuser, en prétextant qu'elle est unique ou qu'elle en vaut la peine. Ça serait faux. Lana n'est rien. Elle a tout perdu ; y compris son ange gardien. Nous pourrions certainement le ramener, mais il sera amusant de voir comment elle se débrouillera, toute seule.
Il nous semble qu'elle s'en sortira. Lana a la volonté d'aller mieux, peut-être la force aussi – il suffit qu'elle cherche au fond d'elle-même et qu'elle se dépasse. Elle a survécu à tant de choses ! Pourquoi pas à sa guérison ? Ne plus avoir mal est difficile, mais Lana a déjà accepté cet état. Elle veut se sentir bien. Elle veut aimer son corps et répondre à ceux qui la maltraitent. Elle en a rêvé, parfois, en sachant pertinemment que les songes ne deviennent jamais réalité. Depuis, elle le désire. Lana a décidé que sa vie changerait. Que l'heure n'était plus aux rêves, mais à la véritable existence. Que la fuite ne résolvait aucune situation et qu'il fallait se retourner et faire face avec orgueil, certes, mais aussi courage. Il est facile de penser cela – bien plus dur de le mettre en place. Mais, nous l'avons déjà dit, Lana le veut et avoir envie d'être heureuse constitue une grande avancée. Elle s'en sortira, à la fois seule et entourée des gens qui l'aiment et qu'elle ne réussit pas à aimer.
Lana a passé quelques jours à l'hôpital, le temps de se reposer, de parler avec des médecins de ce qui lui était arrivé. Elle n'a rien dit, fidèle à elle-même, elle est restée muette. Elle a expliqué que le lycée l'angoissait, mais aucun autre mot n'a franchi ses lèvres. Il lui semblait illogique de révéler son passé quand elle l'avait tu depuis si longtemps. Pourquoi parler du harcèlement qu'elle subissait, puisqu'ils ne pouvaient rien faire – et qu'il y avait certainement une raison aux insultes et moqueries ? Elle s'est contentée de hocher la tête, avec ses yeux tristes, essayant vainement de sourire. Elle n'a pas posé un seul pied hors de sa chambre : il y avait des gens, là-bas, d'autres adolescents ou des adultes. Elle avait peur, un peu, mais se sentait surtout trop faible pour aller à leur rencontre. Les médecins l'ont finalement laissée sortir. Samedi matin, ses parents ont rempli quelques papiers et tous les trois sont sortis, le père portant le sac de Lana. L'hospitalisation de leur fille n'a pas été facile pour eux – même si elle a changé bien des choses. Ils ont été tous les deux très affectés de découvrir le mal-être de Lana, en colère contre eux-même de ne pas l'avoir vu plus tôt. Si sa mère a eu peur, si elle a pleuré en apprenant que Lana se faisait du mal, son père n'a eu aucune réaction. Lorsque sa femme l'a appelé, la voix chancelante, il a écouté sans rien dire et a raccroché après qu'elle lui a demandé de venir le plus vite possible. Se précipitaient en lui des centaines d'émotions, qu'il avait oubliées depuis longtemps. Une sorte d'affection, peut-être de la compréhension, un sentiment intense qui frôlait le divin. Il a desserré sa cravate, a inspiré profondément. Comme il était étonnant de voir cet homme perdre le contrôle ! Lorsqu'il s'est finalement rendu au chevet de sa fille, qu'il a observé ce visage qui lui ressemblait tant et ces poignets bandés, il a eu envie de pleurer. Quelque chose de bien trop puissant le frappait. Il avait en lui des mots qu'il devait transmettre à sa fille. Sa fille. Elle s'est éveillée, il ne pouvait plus reculer ! Il a réussi à lui dire qu'il avait été heureux à sa naissance. Il ne sait pas s'il est encore satisfait d'être son père ; mais il a néanmoins à assumer. Il ne veut plus fuir son rôle. Il est le premier surpris par cette fissure dans son cœur de pierre – il espère et redoute la prochaine. Il veut changer. Il veut redevenir le père de Lana, qu'elle soit vraiment sa fille. Il veut savoir plus que son nom.
Ainsi, Lana épaulée par sa famille et son amie, pourra certainement vaincre. Cependant, une question subsiste : Lana aimera-t-elle ?

après qu'elle lui ait demandé => après qu'elle lui a demandé (après que + indicatif)
des centaines d'émotions, qu'il avait oublié => oubliées
il eût envie de pleurer => il a eu (ce n'est pas du subjonctif imparfait et tu utilises le passé composé plus que le passé simple)
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Ven 15 Avr - 10:36

Une suite terriblement cruelle, en fait malgré tout rien n'a changé /:
J'attends de voir vers quoi tend la suite pour me prononcer, pour l'instant il ne s'agit que d'un prolongement du début et je ne sais pas trop quoi en penser Smile
Ravie de te lire après si longtemps, mais n'oublie pas que tu ne nous dois rien, alors pas la peine de t'excuser ~

 
Rêves

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Ven 15 Avr - 18:47

Toi seule décide des choses à améliorer ou pas, personnellement, je trouve que c'est un très bon début de suite, il résume bien la fin de la première moitié du roman (est ce que tu me suis ? ).
Mais je n'ai pas tellement compris qui sont les narrateurs, ce sont littéralement les étoiles du ciel ? C'est original comme point de vue, d'autant plus que tu en a souvent changé au cours des précédents chapitres, je trouve ça intéressant Very Happy





La porte de nos rêves n'est pas si loin de celle de nos cauchemars.




                                                                                                                                                                   
 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Ven 15 Avr - 21:26

Merci pour ton commentaire c'est très gentil Very Happy
Oui, les étoiles :3 Elles représentent un peu le hasard, et elles sont juste là pour apporter un regard global Smile Je ne suis pas très claire x)
C'est vraiment adorable d'être là si vite Very Happy


Le café est triste et il pleut dehors. Assise seule à ma table, une tasse de moka fumante posée devant moi, j'observe les gouttes consteller la vitre de diamants, comme des larmes. Il n'y a personne dehors – ni ici d'ailleurs. Je croise les jambes, souffle doucement sur les vapeurs qui s'échappent de la boisson noire. La porcelaine de la tasse est chaude. Je l'entoure de mes doigts pour les réchauffer : il fait froid à l'extérieur. Après avoir passé un peu plus d'une semaine à l'hôpital sans jamais sortir de ma chambre, je me réhabitue au mois de décembre et à l'hiver. J'aime bien avoir froid, pourtant. Une sorte de langueur engourdit mes sens, mes nerfs s'endorment et il n'y a plus rien en moi qui puisse ressentir la douleur. Je pourrais sortir en tee-shirt sous la neige, m'étendre sur le trottoir et regarder les flocons tomber autour de moi.
Le serveur s'approche de moi. Il me sourit en me demandant si j'ai besoin de quelque chose. Je lève vers lui mes yeux délavés – ceux de mon père – et réponds avec un petit sourire triste que ça ira.
« On ne croise pas beaucoup de jeunes qui boivent du café à ton âge. Tu aimes ça ? »
Peut-être pense-t-il que je suis encore au collège – ça ne m'étonnerait pas vraiment. Je réponds, secouant la tête, le regard perdu :
« Non, j'ai horreur du café. »
Pense-t-il que je suis ironique ? Pourtant je ne dis que la vérité. Je n'aime pas le café, mais en boire est agréable. On se sent quelqu'un d'autre. Ça me fait du bien. Je ne suis plus Lana ; je suis une fille qui boit du café, et à partir de ce moment-là tout peut arriver. Je peux être belle et heureuse. Je peux ne plus avoir mal.
Les médecins étaient désolés de mon manque de confiance. Peut-on croire en soi quand les gens nous insultent, quand on devient un vulgaire objet ? Quand notre destin est de souffrir et de satisfaire les pulsions des autres ? Je ne leur ai rien dit. Je ne leur ai pas avoué ce que l'ange m'avait dit. Ils m'auraient prise pour une folle. Je n'ai pas dit non plus ce que Michaël m'a fait. Ils l'auraient répété à mes parents. Ceux-ci, en apprenant que je me scarifiais, ont été choqués. Comment réagiraient-ils s'ils savaient que je me suis fait violer ?
Mon cœur se crispe, mon corps se tend. Je serre ma tasse entre mes mains, ferme un instant les yeux. Oublier.
Je n'ai pas beaucoup parlé aux infirmiers et aux médecins. Peut-être aurais-je dû en profiter, me décharger de mes problèmes ? J'ai pleuré, parfois, ils pensaient que j'avais eu envie de mourir.
Une nausée s'empare de moi.
Je me déteste. Je me suis battue durant deux ans pour au final choisir la facilité, pour choisir de mourir. Je me déteste. La lâcheté est pour moi le pire des défauts, avec l'orgueil. Je ne voulais pas céder à cette pulsion. Perdre l'envie de vivre, quand c'était tout ce qu'il me restait, aurait été terrible. Je me déteste. J'ai cédé. J'ai lâché prise, j'ai accepté de mourir. J'ai saisi ce que l'ange me proposait. Un rêve éternel… Et que serait devenue la réalité ? Cette vie idiote et stupide et douloureuse et inutile ? Je l'aurais abandonnée. J'aurais laissé ma mère et Cathy, d'autres gens sans importance. Mon père, aussi, je ne l'aurais jamais connu. Quelle douleur ce fut de se réveiller ! De découvrir que  je n'avais pas réussi à rêver pour toujours. Pourtant, à présent, je me demande en frissonnant ce qu'il serait advenu de moi si je chutais en ce moment aux côtés de l'ange.
Je bois une gorgée de café ; un goût âcre se répand dans ma bouche. Un instant, le monde prend les couleurs de cette amertume – puis redevient l'ennuyeuse grisaille que tous connaissent.
Une fois que les médecins ont compris que je ne leur en dirai pas plus, ils m'ont laissée sortir, en me conseillant d'entamer une thérapie. Ma mère, mon père et moi sommes descendus au rez-de-chaussée. Le jeune homme de l'accueil nous a salué d'un signe de tête. Une petite fille en béquilles et un adolescent apparemment bien portant ont croisé mon regard pour s'éloigner aussitôt. Les portes automatiques se sont écartées devant nous et j'ai pu inspirer un peu d'oxygène et beaucoup de fumée de cigarette – première bouffée d'air frais depuis des jours, gâchée par le tabac. Mon père portait mon sac à bout de bras, nous avons traversé la rue et rejoint la voiture.
Le trajet du retour fut insupportable, comme chacune des visites que mes parents m'avaient faites à l'hôpital d'ailleurs. Cela doit être intolérable, pour une mère ou une père, de penser que son enfant n'est pas heureux. Il y a sans doute la culpabilité, la tristesse, le doute, qui s'installent. Se détestent-ils pour ne pas l'avoir aidé ? Pour ne pas l'avoir vu plus tôt ? Pour ne pas avoir réussi, tout simplement, à faire ce que la société demande : l'amener à avoir un équilibre ? Que ressentent-ils quand ils découvrent les scarifications qui ornent le poignet de leur progéniture ? Les bracelets rouges. Est-ce que leur cœur tombe et se brise ? Est-ce que le monde s'écroule ? Le sentiment global doit être l'impression d'avoir échoué, mêlée à une culpabilité sans nom et à une incompréhension totale ; car ils ne peuvent pas comprendre. Comment pourraient-ils ? S'ils n'ont pas vécu la même chose, si on ne les a pas violés sur le carrelage d'une salle de cours ?
Un peu de café et oublier.
Je ne veux pas les faire souffrir. Cela aurait pu être pire, évidemment, si je ne m'étais pas réveillée. Cependant, j'ai lu dans les yeux de ma mère cette peine indescriptible que seuls les adultes assez inconscients pour avoir des enfants ressentent. Pourquoi donner la vie à une nouvelle personne qu'on aimera bien trop fort, bien plus fort qu'il n'est humainement possible d'aimer ? Ils en ont payé le prix. J'ai découvert une fragilité que je n'avais décelée chez eux auparavant. L'avais-je créée ? Existait-elle déjà avant ?
Je me déteste. Je ne suis pas la fille qu'ils auraient dû avoir, d'ailleurs personne ne mérite de vivre ça. Je n'aurais pas dû naître. Pourquoi venir au monde si ce n'est que pour souffrir et faire souffrir ?
La dernière gorgée brûle mes papilles. Je repose la tasse sur la table.
Je ne mérite pas de vivre, et pourtant je me bats stupidement pour y parvenir. Puisque j'ai un destin. Puisque je dois souffrir. Puisque je refuse ce que m'ont imposé ces stupides étoiles. À moi de tracer ma propre voie.
Je me lève et m'approche du comptoir. Le serveur prend les pièces que je lui donne, m'en rend quelques-unes que je glisse dans ma poche. Je sors, lançant une salutation polie. Je sais qu'il me regarde étrangement. Je n'aime pas le café.

Dehors, la pluie ne s'est pas arrêtée. Je retire mon manteau. Je veux profiter de chaque goutte qui tombera sur ma peau. Je retrousse les manches de mon pull et marche dans le froid. La température est certainement à peine positive. Je croise des gens emmitouflés dans de longues écharpes, les mains cachées au fond de leurs poches. Ils n'ont pas besoin, eux, d'échapper à la douleur. Ils peuvent avoir chaud et ne pas avoir mal. On me dévisage tandis que j'arpente le trottoir. Ils ne comprennent pas ; quelle chance ils ont.
Le froid s'insinue lentement en moi, je frémis avant de trembler, mes doigts me picotent avant d'être anesthésiés. J'ai l'impression que mon corps se couvre de cristaux de glace ; si l'ange était encore avec moi je pourrais rêver que je suis vêtue de givre, qu'à chaque pas je scintille. Seulement, il n'est plus là, il a sauté, il est en train de tomber. Sans moi. Je ferme les yeux, laissant passer une vague de douleur. Je suis seule, terriblement seule. Malgré ma famille et malgré Cathy. Le monde des rêves m'est définitivement fermé, et je dois affronter la vie.
J'arrive bientôt à la maison. Lorsque j'entre, essuyant mes chaussures sur le paillasson, ma mère descend les escaliers. Elle me découvre ainsi, pitoyable créature frissonnante et mouillée, elle se précipite vers moi et s'écrie :
« Lana ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
J'esquisse un sourire tremblotant pour la rassurer. Mon corps entier est pétrifié mais je ne veux surtout pas essayer de bouger. Quel délice, de ne plus avoir mal.
« Réponds-moi, Lana ! »
Elle me serre contre elle et frictionne mon dos. Je grimace et la repousse.
« Tout va bien.
- Pourquoi tu n'as pas mis ton manteau ? Tu as vu le temps qu'il fait ? »
Elle ne comprendra pas.
« J'avais envie. »
Elle lève les yeux au ciel, me conseille d'aller me réchauffer et me laisse. Elle ne sait pas quoi faire. Elle semble avoir perdu tout espoir d'un jour savoir pourquoi je me conduis ainsi. Crois-moi, maman, il vaut mieux que tu ne le saches jamais. Ce serait bien pire.
Je monte donc dans ma chambre, attrapant une serviette dans la salle de bain, me déshabille et me sèche. J'enfile ensuite un long pull de laine et de hautes chaussettes. Je prends un des innombrables CD que mon père m'a offerts, en glisse un dans le lecteur et baisse un peu le volume. La voix vieillotte d'un chanteur décédé trottine jusqu'à mes oreilles ; je m'allonge sur mon lit, me blottis sous les couvertures et, épuisée, m'endors pour ne plus avoir à faire face.
Demain je reprends les cours, demain.

Ma mère me réveille plus tard ; je dois dire au revoir à mon père qui repart travailler pour la semaine. Je descends, le salue sans le toucher et attends sagement sur le trottoir que sa voiture ait disparu au bout de la rue. Je dîne avec ma mère qui fait la conversation, je remonte dans ma chambre et, plus tard, m'assoupis.
Une journée de finie ; mais demain nous serons demain.


que je me suis fait violer=> que je me suis faite violer (EDIT : Non, on dit bien "Je me suis fait violer", on n'accorde pas faire lorsqu'il est suivi d'un infinitif Smile )
si on ne les a pas violé=> violés (accord avec le COD)
Le serveur prends => prend
m'en rends => rend
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Sam 16 Avr - 17:17

Je trouve que cette suite est encore plus violente que ce qui précède, parce qu'on a eu auparavant l'espoir que quelque chose allait changer, mais en fait Lana est toujours la victime d'un viol et ce n'est pas parce que nous lecteur le savons qu'elle a davantage envie d'en parler, que Michael sera davantage puni et qu'elle trouvera davantage un équilibre dans la vie /:

Bref, j'attends toujours d'en lire un peu plus, pour l'instant le seul conseil que je pourrais te donner ce serait : attention à la fausse suite Wink

 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Lun 18 Avr - 21:29

Oui en effet, c'est un bon conseil Smile Le problème c'est que "l'élément perturbateur" met du temps à se mettre en place, donc on reste encore un peu dans l'univers premier... Courage :p


Ma mère me réveille en douceur à six heures. Je parviens à ouvrir les yeux. Elle ouvre le store de ma fenêtre. Le soleil n'est pas encore levé. Je repousse mes draps et m'assois. Elle me demande si je suis fatiguée.
« Un peu. », fais-je les yeux rivés au sol.
D'un air compatissant et maternel, elle sourit en disant que je peux rester à la maison. Un instant, l'idée lâche d'accepter sa proposition m'effleure, puis je me raisonne. Je ne peux pas fuir toute ma vie : il faut que je me confronte au danger et à la douleur. Peut-être en viendrai-je ainsi à bout.
Alors je me redresse et descends à la salle de bain.
Une fois nue, je compte les cicatrices sur ma peau. Elles strient mes bras, mes jambes, mon ventre. Je me scarifiais pour éprouver une autre douleur, pour oublier la plus terrible. À présent, je cherche désespérément un moyen de me sentir à nouveau bien physiquement. Je ne cherche plus à oublier ; mais à effacer. Je veux agir. Voir mon propre sang couler, ressentir une douleur que j'ai choisir de m'infliger, m'aide à me réapproprier mon corps. Je reprends dans la violence ce qu'on m'a volé dans la violence.
Douleur, il ne faut pas penser aujourd'hui.
Dans la cuisine, je trouve un mot de mon père – c'est bien son écriture méticuleuse, de petites lettres serrées – qui me souhaite une bonne reprise et espère que tout se passera bien. Il me rappelle qu'il reviendra dans une semaine, le vendredi soir s'il a de la chance. Il termine en disant qu'il m'aime. Je suis touchée, je sais qu'il ment puisqu'il en est incapable. Mais le fait qu'il me l'écrive me fait comprendre qu'il essaie désespérément, lui aussi, d'échapper un peu à son destin et d'aimer.
Aimer.
Je m'assois et mange un peu. Ma mère arrive, vêtue de son long manteau beige qui lui donne l'allure d'une ministre, et m'embrasse sur le front. Elle s'en va et je me retrouve seule. La porte claque.
La douleur n'est plus supportable ; et puisque je n'ai personne à qui la dissimuler, je tombe de ma chaise et éclate en sanglots. Je ne veux pas y aller. Je me sens tellement enfantine, à geindre et à me tordre sur le carrelage parce que j'ai mal. Je suis terrifiée, je ne veux pas me rendre au lycée. Ils vont se moquer de moi et me poser des questions, ils vont me regarder étrangement, avec ce rictus qu'ils arborent toujours en ma présence. Il y aura Michaël aussi Michaël. Il me dira encore que je suis idiote mais que c'était amusant de me voir étendue sur le carrelage comme morte. Il m'insultera peut-être, il me regardera surtout. Ses yeux simplement posés sur moi. Ça sera le plus insupportable, je ne veux pas y aller !

Bientôt, je suis prête, parce que je suis obligée d'aller en cours. Il m'a fallu de longues minutes pour me redresser, bien d'autres encore pour  me préparer. J'ai enfilé une chemise un peu large, un jean foncé. J'avais tellement mal, chaque geste m'arrachait un cri.
Me voilà, devant le miroir dans ma chambre. Je me sens homme dans cette tenue. Plus aucune forme visible. Il n'y a plus rien à regarder, même plus mes jambes. Je vérifie si mon rouge à lèvres ne dépasse pas, puis je me rends à mon arrêt de bus, le ventre tordu par l'angoisse de retrouver Malcolm et Nathan.
Ils ne sont pas là quand j'arrive. Je suis soulagée. Je m'assois sur la banquette étroite de l'arrêt transparent et attends patiemment. J'espère stupidement qu'ils ne viendront pas.
« Lana ! »
Un cri étonné et ravi, déjà moqueur. Il prononce mon prénom sans faire attention, il le jette. La voix grinçante de Malcolm m'écorche vive. Je me lève et me tourne vers lui, qui précède son ami. Je dois résister.
« Malcolm. »
Ma voix est froide, comme l'était celle de mon père. Je feins de l'accueillir avec indifférence – en réalité j'ai tellement peur. Il ne prend pas garde et s'approche de moi, les yeux brillants d'insanité. Nathan le rejoint. Ils sont tous proches – presque contre moi, j'entends leur respiration et je distingue le duvet de leur moustache d'adolescents.
« Tu nous as manqué. », lance Malcolm avec ironie.
Un sourire cruel barre le visage de Nathan. Je réponds sur le même ton, avec moins d'assurance cependant :
« Vous aussi. »
Ils rient. Plus je les regarde, plus ils me dégoûtent.
« Pourquoi t'étais pas là ? »
Dangereuse question. J'avance prudemment :
« Je n'ai pas envie d'en parler. »
Ils s'irritent de ma réponse. Malcolm lance cruellement :
« Elle a essayé de se suicider. Tu vois j'avais raison. »
Je ne dois pas flancher. Mon cœur s'affole mais je reste droite. Je ne parviens pas à rétorquer. Ils ricanent. Je murmure :
« Allez vous-en. »
Ils rient plus fort. Je répète en criant :
« Allez vous-en ! »
Nathan m'attrape par le bras et me jette sur le sol. J'amortis le choc de mes paumes. Je me retrouve à leurs pieds, à genoux. Malcolm éclate de rire. Je tente de me relever, il me frappe au bassin. C'est douloureux. J'entends le bus qui arrive. Je reste prostrée sur le goudron à retenir mes larmes et les souvenirs. Un chien je suis un chien. Ils s'éloignent et j'entends Nathan me jeter :
« Tu nous as vraiment manqué ! »
Nous sommes demain.

Lorsque j'arrive au lycée, après un trajet en car difficile, je me sens oppressée. Respirer est une tâche ardue, j'inspire longuement pour suffoquer encore. Je me sens noyée dans la foule que le portail aspire. Entraînée contre mon gré, je passe les grilles avec angoisse. Je retrouve instinctivement mon casier. Je suis compressée par les adolescents qui discutent et m'écrasent pour aller à la rencontre d'un ami. Leurs corps embrassent le mien et la douleur s'éveille. C'est Cathy qui me sauve.
« Lana ! » l'entends-je s'écrier.
J'ai à peine le temps de la voir qu'elle me serre déjà dans ses bras. Ce contact me raidit, je la repousse doucement. Elle me regarde, les yeux en demi-lunes.
« Tu m'as manqué ! Il t'est arrivé quoi ? »
J'évoque vaguement l'hôpital, signifie que ça ne se reproduira plus et que ça n'était pas grave. Je lui demande ensuite s'il s'est passé quelque chose d'intéressant pendant mon absence, et elle se lance dans un monologue.
Nous sommes demain et Cathy parle.

Le premier cours est une épreuve. Assise à mon bureau, je dois supporter les regards intrigués, méprisants ou moqueurs des élèves de ma classe. Michaël arrive en dernier, comme à son habitude, et lorsque je le vois entrer, la souffrance est tellement forte, je me sens mourir. Je dois tenir, pourtant, faire face. Alors je reste droite, sans rien montrer de ce que j'éprouve. Je maîtrise les souvenirs qui remontent et la honte et la douleur et le poids sur mes épaules trop larges et pourtant pas assez ; j'ai mal. L'ange n'est pas là, je ne peux pas rêver, je suis crucifiée à cette réalité terrible. C'est une torture. Michaël s'installe juste derrière moi. Je sens son regard peser sur ma nuque dévoilée par mes cheveux trop courts. Sa voix grave me parvient :
« Enfin de retour, Lana ? »
Dans cette phrase rauque, j'entends toutes les moqueries à venir, toutes les douleurs futures. J'entends les sombres desseins et les chuchotements glissés à l'oreille. J'ai envie de pleurer mais je me contiens. Je ne suis plus une enfant.
La professeure d'anglais me demande si j'ai rattrapé les cours. J'acquiesce, absente.
La journée me promet qu'elle sera longue et douloureuse.

Je m'assoit => assois
leur moustache d'adolescent => adolescents
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mar 19 Avr - 12:24

C'est horrible, parce que Cathy dit la même chose que Nathan et Malcom "Tu m'a manqué", c'est très cynique x)

Je n'ai pas besoin de courage pour supporter l'univers du premier, mais je dois dire que cette suite est tout aussi éprouvante /Smile

 
Rêves

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mer 20 Avr - 13:43

Tu es vraiment sans pitié avec nous, hein... J'ai l'impression que tu nous réserves une suite encore pire que les chapitres précédents... C'est génial Very Happy





La porte de nos rêves n'est pas si loin de celle de nos cauchemars.




                                                                                                                                                                   
 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mer 20 Avr - 20:53

Merci beaucoup merci Very Happy
Oui en effet ça ne sera pas forcément plus facile pour Lana...


J'observe Cathy vivre. Elle semble s'être rapprochée de certaines personnes pendant mon absence ; j'ai l'impression que je l'ai empêchée de s'ouvrir aux autres. Elle sourit à plusieurs personnes en entrant dans une salle de cours, échange des regards avec quelques filles. Elle ne m'oublie pas, cependant, et elle me parle encore, j'essaie d'être intéressante et de discuter avec elle. J'en suis tellement incapable qu'aucune phrase sensée ne me vient, je me tais, me mure dans le silence, assistant à son interminable monologue qui peut-être la lasse.
Cours de français. C'est tellement étonnant, de marcher dans les couloirs, de s'asseoir sur les chaises inconfortables. J'avais oublié à quel point c'était répétitif.
Le professeur nous accueille, assis derrière son bureau. Il semble envahir l'espace. Ses yeux vifs feuillettent les visages des élèves qui s'installent. Cachée au fond comme à mon habitude, Cathy à mes côtés, je l'observe du coin de l’œil. C'est un personnage fascinant.
Il ouvre sa sacoche et ouvre une autre porte sur un nouveau savoir, un peu plus loin des souvenirs.

Sonnerie, fin de journée, je dis à Cathy de ne pas m'attendre sous prétexte que je veux poser des questions au professeur. En réalité j'ai seulement trop mal pour marcher. Mes jambes sont lourdes, tremblantes. Toujours ces sensations que je retrouve, il a posé ses mains sur mes cuisses et écarté mes jambes. Je me lève lentement, descends les escaliers en essayant de ne pas pleurer. Il y a un trou béant dans mon ventre. J'arrive au casier et, la tête dans les mains, laisse échapper un gémissement.
Je vais devoir aller encore jusqu'à la sortie.
Tout en descendant lentement jusqu'au portail, j'observe de loin Cathy et Michaël qui discutent sur le trottoir. Cathy triture les mèches bleues qui strient sa chevelure noire – une fantaisie qui l'a prise il y a quelques jours pendant mon absence. Elle est encore plus jolie. Michaël a allumé une cigarette et une fumée élégamment mortelle s'en échappe en vrilles délicates. J'espère un instant qu'elle l'assassine, comme l'annonce prétendument le paquet. Si fumer tue vraiment, alors pourquoi ! Pourquoi n'est-il pas encore mort ?
Cathy sourit en m'apercevant. Elle s'avance vers moi, je la rejoins. Ses yeux bleus papillonnent. Elle est toujours aussi ingénue. Je ne peux m'empêcher de sourire tristement ; j'ai égaré mon enfance sur le carrelage. Cathy s'écarte pour laisser la place Michaël.
Une souffrance sans nom m'envahit.
Nous nous retrouvons à trois, dans un silence embué de nicotine, à sourire chacun de différentes manières. Je croise le regard cruel de Michaël, avec ce rictus ricanant qu'il avait juste avant de m'embrasser. L'innocente Cathy ne sait pas ce qu'il se passe, ce qu'il s'est passé. Elle commence à parler du travail à faire en anglais. Ni Michaël ni moi n'écoutons. Nous restons à nous fixer, et le premier qui détournera les yeux perdra. Perdra quoi ? Si nous le savions, peut-être ne nous regarderions-nous jamais. Peut-être ne ferions-nous pas de jeu si dangereux.
J'ai déjà vu ses yeux de plus près. Son regard sombre, parsemé d'éclats plus clairs, s'est déjà planté dans le mien avec violence. Je me souviens du moindre détail de son visage. Les flashs qui me sont revenus par la suite sont ancrés dans mon esprit et je ne pourrai pas les effacer. J'ai fermé les yeux, lorsqu'il m'a violée, pour ne plus les rouvrir – j'ai détourné le regard et j'ai perdu.
Il m'observe. C'est dérangeant. Tout en tirant sur sa cigarette et en soufflant la fumée. Mes yeux froids, mon visage dur, mes cheveux roussis : il me scrute. M'a-t-il déjà regardée ainsi ? Que s'est-il passé pendant que je fermais les yeux ? Il m'a dit que ce n'était pas parce que j'étais belle ; et pourtant ses yeux traîneraient sur tout mon corps s'il ne voulait pas perdre. Peut-être se remémorerait-il ce qu'il s'est passé il y a deux ans, peut-être tenterait-il de se souvenir ce qu'il y a derrière mes vêtements.
C'est pas parce que t'es belle, hein. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. T'es conne !
Peut-être, peut-être. Mais je ne risque pas de perdre pour te voir en entier, Michaël.
Nous n'entendons pas Cathy s'interrompre. Nous sommes trop concentrés sur ce duel, sur toutes nos pensées, sur tous nos souvenirs communs – nos souvenirs communs, comme si nous avions passé des vacances ensemble. Cathy nous hèle d'un ton un peu irrité :
« Eh, ça va ? »
Je suis la première à détourner les yeux. J'ai perdu.

Une fois chez moi, je me réfugie dans ma chambre. Ma mère n'est pas encore rentrée, mon père ne reviendra pas ce soir. Je suis seule et je devrais travailler. Je m'étends sur mon lit, me recroqueville et laisse la douleur m'envahir. Elle réveille mes nerfs à vif, rallume des élancements enfouis. Je la laisse faire. Détachée, je souffre. Je me force à rester immobile pendant que je me fais dévorer vivante. Des souvenirs me reviennent, encore et encore, et je ne tente pas de m'y soustraire. Je suis impuissante face à tout cela. J'ai besoin de solution pour effacer ma souffrance et non pour la fuir.
Le soleil s'est déjà couché. Dehors rien ne se passe et seuls les réverbères brillent.
Je ne peux pas rêver. Je ne peux pas rêver, c'est terrible.
Ma mère rentre quelques minutes plus tard. J'entends ses talons claquer dans l'entrée puis dans la cuisine. Je l'imagine poser son sac sur la table, ouvrir le réfrigérateur pour regarder ce qu'elle préparera pour le dîner. Elle sort ensuite son téléphone de son sac, compose le numéro d'un de ses collègues ou du rédacteur en chef et parle travail et articles. Elle m'a confié un jour qu'elle aimait écrire.
Elle m'appelle. Je me lève, la rejoins en bas. Je m'assois, lentement, avec quelques précautions. Elle est belle, comme à son habitude. Je ne sais même plus si j'éprouve de l'admiration ou de la jalousie. De la colère aussi, je l'accuse de ne pas m'avoir donné d'elle que son genre. Peut-être n'aurait-elle pas dû ; tout ça ne serait pas arrivé et je serais un garçon normal. Je ne parlerais pas à mon père, je discuterais un peu avec ma mère. Je passerais mon temps avec des gens agréables et intelligents. Avec Michaël, peut-être ? Je me demande si je le déteste par nature ou simplement pour ce qu'il m'a fait. Si Lana n'était pas moi, si j'étais un ami, si je n'avais rien su. Est-ce que je l'aurais apprécié ?
La question me trouble tant que je n'entends pas ma mère me parler. En émergeant de ce qui aurait pu être un rêve si l'ange était encore là, je lui demande de répéter.
« Ta journée s'est bien passée ? Ce n'était pas trop dur ? »
Un rictus se dessine dans mon cerveau à grands coups de poignard. Je réussis à répondre :
« Il y avait Cathy. »
Cathy, Cathy résume à elle seule ma journée ; je me suis accrochée désespérément à elle pour ne pas sombrer. L'instant sur le trottoir me revient en mémoire et le sourire s'élargit. Douleur, douleur. Je fais un effort pour demander à ma mère si cela s'est bien passé pour elle, mais toute cette conversation sonne faux. Je me moque pertinemment de ce qui lui est arrivé. Elle parle sans que je l'écoute. Je n'ai pas envie de m'intéresser à sa vie. Elle doit être comme celle des autres : heureuse la plupart du temps, un peu ennuyante, avec de petits problèmes et de petites joies. A-t-elle un jour connu la mort ou la souffrance lancinante d'un passé acéré ? Soudainement je me sens égoïste de ne songer qu'à ma douleur. Bien sûr qu'elle a connu des passages plus sombres ! J'éprouve le besoin féroce de me faire du mal, mais je me contiens. Pas ici, pas avec elle en face, pas avec les débris du verre que je pourrais jeter par terre…
Je voudrais hurler.

Cette première journée m'a épuisée. Dans ma chemise de nuit, je ferme mes volets, jetant un dernier regard au ciel. Les petites étoiles semblent rire, peut-être se moquent-elles. L'air est glacial, j'inspire longuement avant de refermer ma fenêtre. Marchant sur la pointe des pieds, prenant conscience de la douceur de la moquette sur ma peau nue, je rejoins mon lit.
Malgré les souvenirs qui tournent en boucle dans ma tête, malgré les questions et les doutes, je m'endors rapidement.

Le cauchemar s'insinue dans mon esprit avec autant de facilité que la peur. De nouveau dans le couloir, à songer à un manuel de mathématiques. Les pensées tourbillonnantes, des mots futiles et les yeux froids un peu ailleurs. Préoccupée par mon père qui arrivera bientôt. J'ai peur de le revoir. Nous ne nous entendons pas bien – nous ne nous connaissons pas. Deux étrangers l'un pour l'autre. Je me sens mal à l'aise avec lui, comme si quelque chose clochait. Lorsque nous nous voyons, nous sommes incapables d'échanger. Il y a comme une paroi entre nous deux – invisible et pourtant terriblement présente.
Il y a une silhouette au fond du couloir. Baraquée, dans une position nonchalante. La voix éraillée de Michaël me hèle.
« Lana, tu peux venir ? »
Je soupire, hésite un instant, sur mes gardes. Il ne s'intéresse pas à moi d'habitude – il ne me parle pas, ne me regarde pas.
« Viens, tu peux me faire confiance, non ? »
Étonnée par son comportement, j'avance avec l'arrogance féminine de celles qui se pensent admirées. Je fais semblant comme toujours, j'imagine que j'ai confiance en moi et que j'assume mon corps maigre et informe. Je ne suis pourtant qu'un squelette avec d'effrayants yeux d'acier.
Je le rejoins. Son ne m'a pas quittée. Je plante le mien dans le sien, il me demande pourquoi je rougis. Levant les yeux au ciel, je repousse l'espoir qu'il me trouve jolie et j'entre dans la salle. Mon manuel est bien là. Je me sens soulagée, je croyais l'avoir perdu. Je l'attrape, vérifie que mon nom est inscrit à l'intérieur. Les petites lettres d'encre ont bavé un peu, mais les boucles bleues sont encore lisibles. Lana.
Je demande à Michaël ce qu'il fait ici. J'espère au fond de moi qu'il vient sans me vouloir de mal. Que nous allons parler. Juste parler, comme si nous faisions connaissance. Je voudrais qu'il m'offre cette opportunité, de tout recommencer.
Mais il ne me répond pas, bien sûr. Il ne veut pas me l'avouer. J'ai l'espoir que toute cette indifférence, les petites insultes qui ont parfois fusé, les coups qui sont partis, appartiennent au passé. Peut-être vient-il s'excuser ? Dire qu'il est désolé ? Ces mots seraient délicieux à entendre de sa bouche. Ils me soulageraient d'un poids que je traîne depuis trop longtemps. Il me propose de rentrer avec moi, cette soudaine gentillesse ne fait que me conforter dans mon hypothèse. Je laisse un sourire timide effleurer mon visage alors qu'il me devance pour m'ouvrir la porte.
« Bouge pas. »
« Obéis. »
« Ta gueule. »
« J'voudrais qu'tes cheveux soient plus longs. »
« C'est pas parce que t'es belle, hein. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. T'es conne ! »
« Tu diras rien. Je te fais confiance. »
La porte claque.

je ne pourrais pas les effacer => pourrai
Je passerai mon temps => passerais
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Jeu 21 Avr - 18:43

Trop trop trop bizarre ! Mais intéressant... j'ai hâte de savoir ce que Michaël mijote /:
Je me demande si la réaction de Lana est bien vraisemblable, mais ce n'est pas très important ~

Tu as oublié des mots à plusieurs passages :

Cathy s'écarte pour laisser la place Michaël. => à Michaël ?
Son ne m'a pas quittée. => regard ?

Voilà, dépêche-toi de poster la suite Wink

 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Sam 23 Avr - 23:59

A quelle réaction t'attendais-tu ? Smile

Je serai absente une dizaine de jours, donc je vous laisse avec un peu plus de lecture :3


Je me réveille, le cœur battant, se jetant contre ma cage thoracique avec violence. Ça me fait presque mal ; pas autant que mon cauchemar cependant. Je commence à pleurer en silence tandis que, inévitablement, les images se bousculent dans ma tête. La douleur est intolérable. Mon ventre, je n'ai plus de ventre. J'ai envie – besoin – de me faire du mal. Je veux voir le sang couler de nouveau. Je veux pouvoir oublier que ma souffrance ! Je gémis doucement.
Est-ce que c'est grave ? De se scarifier ? Si ça me fait du bien ? Si ça m'aide vraiment ? Si ça m'apporte du bonheur ? Je sais que c'est malsain et que ce n'est pas normal. Je refuse de l'admettre. Je me sens tellement stupide et tellement courageuse.
Nous en avons parlé, avec mes parents. C'était extrêmement dérangeant. Un malaise, un mélange de culpabilité inavouée et de tristesse. D'une certaine arrogance, de rébellion. Une conduite adolescente. Je déteste me comporter ainsi. Comme si pour devenir adulte, il fallait d'abord être idiot. Ma mère a pleuré, mon père ne comprenait pas et ne cessait de poser des questions. Ils m'ont demandé d'arrêter. Arrêter. Comme si c'était simple. La scarification est une drogue. On ne résiste pas à la descente.
À l'hôpital, je ne pouvais pas le faire. Je n'avais aucun moyen d'échapper à la douleur. Je devais la supporter pendant toute la journée sans avoir la perspective de m'en libérer quelques instants le soir. Arrêter. On ne sèvre pas aussi facilement. La souffrance quotidienne se mêlait à cette envie inassouvissable de se scarifier. J'ai eu mal. Tellement mal ; je ne veux pas revivre ça. Je voyais comme un échec chaque jour où je ne traçais pas de ligne rouge sur mon poignet. Un échec. Les images de mes récentes automutilations se mêlaient à celles de la salle de classe, c'était insupportable, combien de fois ai-je perdu connaissance ? Combien de fois ai-je hurlé et pleuré, me suis-je tordue de douleur sur mon lit sans que les infirmiers n'y puissent rien ?
Et pourtant, pourtant, si je veux vivre, si je veux aller bien, je dois arrêter. Ce verbe dissimule toutes ses difficultés. Arrêter, c'est y penser chaque jour jusqu'à enfin oublier – si l'on peut oublier. C'est être bien plus mal que quand on se faisait du mal. Arrêter ! Si ma douleur originelle s'arrête, j'arrête. Je sais que ce marché stupide, ce chantage futile, ne tient pas. Comment une douleur morale pourrait-elle s'effacer avant une douleur physique ? À moi de m'arrêter. De supporter la douleur. De l'oublier.
Je descends au rez-de-chaussée sans faire de bruit. Chaque pas s'étire infiniment pour rester silencieux. Chaque seconde dure une éternité, assez pour que je puisse positionner mon pied correctement et ne pas faire craquer les marches des escaliers. J'ai peur de réveiller ma mère. Enfin arrivée à la cuisine, j'ouvre le tiroir avec précaution et en retire un couteau aiguisé. Je remonte aussi silencieusement qu'à l'aller. Je me sens asservie par mon envie de me faire du mal. Réduite en esclavage, obligée de faire bien trop d'efforts pour une récompense que tous jugent futile ; sauf moi. Pourquoi ne suis-je pas comme eux ? Pourquoi ne vois-je pas la stupidité de mon acte ? Pourquoi n’arrête-je pas ? Arrêter.
Je m'assois sur mon lit en tailleur, pose mon avant-bras sur mes genoux. Je souris instinctivement. Je sais ce qui va venir ; je l'attends et je le veux. La lame sur ma peau est glacée, mon cœur s'affole. Je me rappelle le sang qui coulait. Le bruit des gouttes qui tombaient sur mon matelas. La sensation aussi, qui effaçait la douleur. Ce feu d'artifice sur mon poignet, mon ventre et mes cuisses. Partout. Puisque c'est beau. Cette impression de puissance, aussi. Réussir au moins une fois, être enfin maître de quelque chose.
Ma mère qui pleurait. Mon père qui essayait d'éprouver quelque chose.
J'irrite ma peau par les va-et-vient incessants du couteau.
Cathy qui pourrait découvrir des gens mieux que toi. Sa relation avec Michaël que tu pollues. Toi qui es nulle et stupide et inintéressante. Ta mère que tu rends triste. Ton père qui essaie de te connaître. Tous ces gens qui t'aiment et que tu n'aimes pas en retour.
La lame s'enfonce. Le sang ne cesse de couler. Un instant je perds le contrôle et je ne peux qu'observer le liquide écarlate me fuir. La lame se noie. Je ne suis jamais allée aussi profondément, la sensation de puissance est décuplée
Et que tu n'aimes pas en retour.
Le sang coagule. Je reprends ma quête de la douleur, autre part sur mon corps. Je remplace les souvenirs par des cicatrices sans me demander si c'est mieux.

Quelques minutes plus tard, dans mon lit, la lampe de chevet allumée et le poignet en sang, j'ai les yeux grand ouverts. Je refuse de dormir. S'il n'y a pas de sommeil, il n'y aura pas de nuit, il n'y aura pas de jour. La nuit sera éternelle ; les heures suspendues. Alors je ne pourrais pas revoir Michaël puisque le temps se sera arrêté. Je ne veux pas dormir.
Je reste ainsi plusieurs minutes, prostrée, les yeux dans le vague. Je suis satisfaite de moi, mais aussi épuisée. Tenir toute la nuit me semble impossible mais j'ai tellement peur ! Tellement mal ! Que je me sens capable de veiller.
Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar.
Je tombe bientôt dans un demi-sommeil assommant.

Mon réveil sonne quelques heures plus tard, j'essaie de me lever. Les draps bruissent sur mes jambes quand je les repousse. La moquette chuchote quand je pose mes pieds dessus. La poignée pleure quand je l'abaisse, le jet d'eau siffle quand il jaillit du pommeau de douche. Les gouttes d'eau claquent impatiemment en tombant dans la baignoire. Le peignoir ronronne quand je l'enroule autour de mon corps. Mes vêtements se taisent quand je les enfile.
Arrêt de bus et moqueries. Malcolm attrape mon sac dans le car et le lance à Nathan. Celui-ci le fouille et en sors des serviettes. Il les brandit triomphalement et je surprends les sourires des passagers. Je reste de marbre et attends qu'ils me rendent mon cartable. Je laisse cette honte glisser sur ma peau sans briser mon cœur ; j'ai connu tellement pire. Ça fait pourtant mal. Je récupère mon sac lorsqu'on arrive au lycée. Je range patiemment la petite boîte bleue dans la poche la plus discrète de mon sac et me lève. Malcolm me fait un croche-pied et je m'étale de tout mon long sur le sol poussiéreux et les chewing-gums écrasés. Je me tords la cheville mais me relève, comme d'habitude. Je débarrasse mon pantalon de quelques saletés et sors la dernière, boitillant.
Plus que quatre jours.

Cathy est déjà là quand j'arrive. Elle m'embrasse, me demande si je vais bien. Je souris. Bien sûr que je vais bien, Cathy. Pourquoi est-ce que ça n'irait pas ? Parce que je vais rencontrer le regard de mon violeur ? Tu es là aujourd'hui et tu vas parler. C'est la seule chose qui compte.
Elle me dit qu'elle est vraiment contente que je vienne de nouveau en cours, que je lui ai manqué. Elle m'en a déjà fait part hier. Ça me fait sourire, elle me raconte sa soirée, ses parents qui l'agacent. Elle est encore dans cette période puérile où l'on veut seulement contredire l'autorité. Qu'elle est belle, Cathy, elle sourit en parlant, et elle marche avec assurance et légèreté – un peu comme moi avant que Michaël ne me brise. Elle a mis une jolie jupe écossaise et un collant opaque, de grosses bottes noires. Comment fait-elle pour ne pas se soucier du regard des autres ? Ses cheveux bouclés s'agitent. L'une de ses mèches bleues lui tombent dans les yeux, elle la repousse. Qu'elle est belle, Cathy.
La sonnerie.

Après quelques cours, j'ai hâte que la journée se termine. Je suis épuisée et de plus en plus mal. La douleur croît dans mon abdomen. La cloche retentit, nous nous rendons en cours. Cathy et moi nous asseyons à côté et je lui en suis reconnaissante. La professeure attend patiemment que tous s'installent. Les chuchotements se taisent peu à peu, elle commence à parler. Mes yeux quittent bientôt son visage ridé ballottant sur son cou fripé et j'observe les élèves de la classe. Je surprends comme d'habitude des regards sur moi. Certains détournent la tête, un peu gênés, d'autres me fixent, méprisants. Derrière moi, une fille murmure à son voisin en riant :
« Il lui est arrivée quoi, à la pute ? »
Ils pouffent. Je reste de marbre. Je sais que Cathy tourne la tête vers moi, le regard coupable, ne sachant pas si elle doit intervenir ou pas. Je me force à garder mes yeux rivés au tableau. Si je regarde Cathy, les deux adolescents ricaneront encore en me voyant chercher du soutien. Ils riront. La voix aigrelette de la professeure énumère des dates ou des verbes, je ne sais plus.
« Malcolm m'a dit qu'elle a essayé de se suicider. », l'informe le garçon.
Je frémis et me mords l'intérieur des joues pour ne pas lâcher prise. La douleur revient d'instinct – elle guettait. Je me contrôle face à l'incendie qui se déclare dans mon corps. Pourquoi chercher à l'éteindre ? Laissons passer et je me retrouverai en cendres.
J'ai envie de fondre en larmes.
« Sérieusement ? »
Il hoche certainement la tête derrière moi. Le regard de la fille s'incruste dans mon dos, vibre en se plantant dans mon échine. Je ne dois pas pleurer. Ce serait lâche. Il faut que je résiste – ils vont se lasser. Depuis combien de temps me dis-je ça ? Depuis combien de temps sont-ils censés avoir arrêté ?
Arrêter, ils ont peut-être peur de la descente eux aussi, après tout.
« Ouais, Michaël aussi me l'a dit. »
Cathy respire plus rapidement. Je ne dois pas la regarder. Je commence à manquer d'air et la souffrance ancestrale grimace en moi. Je dois me maîtriser. Ne pas flancher ou je le regretterai.
« En même temps si j'étais elle je ferais pareil. »
Ils rient plus fort. Cathy soupire, visiblement en colère, et se retourne en leur crachant avec mépris :
« Mais ta gueule. »
J'ai envie de rire et de pleurer en même temps. Je sais déjà la phrase que l'un des deux va lâcher. T'es pas capable de te défendre toute seule, Lana ?
« T'es pas capable de te défendre toute seule Lana ? »
Ironie douloureuse. Ignorant ce que je ressens, éteignant mes terminaisons nerveuses, je me tourne en soupirant vers la fille et le garçon. Leurs yeux sont terriblement accusateurs et rieurs, je me croirais devant un tribunal composé d'un juge narcissique et d'un avocat superficiel. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne peux pas les contrer, eux, tous les gens de ma classe et beaucoup d'autres, non, pas toute seule. Je ne peux pas répondre. Je suis muette, encore et encore ; muette.
« Mais laissez-la ! » s'écrie Cathy avec colère.
La professeure arrête d'écrire et nous voit, tous les quatre en train de parler et de ne pas parler. Elle crie d'un ton fluet :
« Cathy ! Lana ! Retournez-vous ! »
Je m'exécute, Cathy de même en me voyant abandonner. Ils rient et susurrent :
« Encore perdu, Lana. »
Ça me fait étrangement rire. Comme s'ils étaient au niveau de Michaël ! Ils ne m'ont jamais fait autant de mal que lui. Je souris et leur murmure :
« Je ne perds pas contre vous. »
Ils ne répondent que par de petits rires et la professeure les réprimande. Je tourne la tête vers Cathy et nous échangeons un regard fraternel et puissant.
Je viens de retrouver la parole.

une récompense que tous jugent futiles => futile
la professeure les réprimandent => réprimande
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Dim 24 Avr - 20:21

Je pensais qu'elle aurait peur au point de s'enfuir, ou alors qu'elle refuserait de croire que Michaël puisse avoir une once de gentillesse et regretter ce qu'il a fait. Mais je ne veux pas que tu changes, ce sont tes personnages Wink

Je serai de tout cœur avec toi pendant ton absence, tiens bon !

Je crois que je sous-estimes toujours le pouvoir qu'a ce roman de me secouer intérieurement, c'est à la limite du supportable, et pourtant je continue et quand j'y retourne, je me dis : « ça ne devait pas être si horrible », alors qu'en fait c'était pire. Est-ce que les gens sont assez méchants pour rire de quelqu'un qui va mal au point d'avoir voulu mettre fin à ses jours ? Je ne suis pas spécialement portée sur la gentillesse naturelle de l'homme, mais ça me fait mal d'assister à une scène pareille. Surtout que je crois qu'elle est plus vraisemblable qu'elle le semble de prime abord.
Bref, horrible, je lirai la suite avec plaisir ~

Je me posais une question :

« tellement stupide et tellement courageuse » => As-tu oublié le mot « peu », ou est-ce que Lana est tout simplement confuse et formule une antithèse ? J'ai un doute au vu du contexte et de ce qui suit...

 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Dim 8 Mai - 18:00

Oh là là mais stop merci ! Merci beaucoup c'est très gentil ! Smile
Hum oui ça paraît plausible, je vais essayer d'amener un peu plus graduellement son refus de fuir peut-être Smile
Comment dire c'est l'impression qu'elle a qui est contraire, en effet : elle se sent stupide parce qu'elle le fait et qu'elle sait que ce n'est pas une solution, et en même temps s'infliger cette douleur lui donne l'impression d'être forte ? C'est étrange ^^
Merci encore merci Smile



Je perds bien vite cette impression d'euphorie et de victoire, quand les cours suivants les insultes pleuvent sur mes épaules comme des coups de fouets. Chacune laisse une coupure qui mettra quelques temps à cicatriser.
J'inspire. Cette douleur quand je respire. J'expire.
Je veux que la journée se termine.

Le trajet en bus est peut-être plus terrible que d'habitude, puisque je sais que Malcolm parle de moi aux gens de ma classe. J'ai peur, je me sens observée par bien plus d'yeux qu'avant. Je me recroqueville sur moi-même, attends que ça passe que ça passe que ça passe.
Je m'échappe du bus dès qu'il freine devant l'abri, je veux m'éloigner le plus possible de tous ces regards sur mon corps.
Devant la maison. La poignée cède difficilement sous ma main. J'entre et j'entends ma mère parler au téléphone d'une voix tendue. Je monte dans ma chambre et balance mon sac dans un coin. Je choisis un vieux CD dans mon étagère et une mélodie mélancolique se mêle aux ronronnements de la ville quand j'ouvre la fenêtre, pour aérer et avoir froid. Pensive, je m'accoude au rebord et observe la rue en contrebas, qui gronde un peu plus fort. Il fait presque nuit, le ciel est d'un bleu abyssal. Les réverbères s'égrainent le long des trottoirs avec la monotonie urbaine qui leur est propre. Je déteste leur lumière – elle est fausse et laide. Je songe un instant que l'ange était moins réel que cette clarté, puis je chasse cette pensée de mon esprit. Je ne dois plus penser à l'ange. Il ne reviendra pas. Il ne me conseillera plus de rêver. Il a été aussi lâche que moi, mais ne s'est pas réveillé. Que devient-il ? Tombe-t-il encore ? Infiniment ? Seul ? L'ange. Disparu quand j'ai tellement besoin de rêver.

Au dîner, alors que je ne m'y attends pas, ma mère me serre doucement contre elle. Je me raidis et me dégage sèchement. Sa douleur me frappe de plein fouet. Quelle fille suis-je pour infliger à celle qui m'a donné le jour cette distance et cette froideur ? Je voudrais me frapper. Le visage de ma mère se crispe un instant, une grimace de souffrance le traverse, puis elle sourit. Elle est tellement plus belle quand elle est heureuse. Je l'enlaidis. La douleur qui s'étire en moi me déchire. Je serre les poings, enfonçant mes ongles dans mes paumes en imaginant la lame du couteau dans mes veines. Je prends place à table et attends que ma mère me raconte sa journée. Seulement, c'est en silence qu'elle dépose sur la table un gratin brûlé. Elle s'assoit, toujours muette, et commence à manger, les yeux dans le vague, les sourcils froncés. J'hésite pendant quelques minutes à prendre la parole. Je me lance enfin :
« Il y a un problème, maman ? »
En m'entendant l'appeler ainsi, elle plonge son regard brun et chaud dans le mien. Elle se force à sourire et me répond, en avançant une main indécise vers moi :
« Non ! Non, ne t'inquiète pas. Tout va bien. »
Tournant ma cuillère entre mes doigts, je demande si c'est lié à son travail. Elle secoue la tête, encore ce masque sur le visage, et m'enivre de paroles rassurantes. Je fais semblant d'y croire. Après l'avoir aidée à ranger la cuisine, je regagne ma chambre. Arme à la main, je fais couler le sang. Afin de renforcer la douleur physique, je me répète ce pour quoi je me scarifie. Pourquoi je mérite de souffrir.
Ta mère que tu n'aimes pas.
Je lui offre ma souffrance, je la leur offre à tous ! Je suis née pour souffrir. Haïssez-moi, détestez-moi, c'est mon destin. Mais ne faites pas l'erreur de m'aimer, pauvres idiots : je ne suis pas faite pour ça.

Le mercredi, à la fin des cours, Cathy et Michaël m'attendent devant le lycée. Mon amie se rapproche de moi tandis que je me positionne face à l'adolescent. Il tire longuement sur sa cigarette. Cathy inspire profondément et m'annonce, un peu anxieuse :
« Je… J'ai discuté avec Michaël. »
Je hoche la tête avec un faux sourire pour l'encourager à parler. Je ne veux rien savoir de la suite. Tout ce qui concerne Michaël ne m'intéresse pas. Ça me fait juste mal.
« Tu sais, en anglais, ceux qui ont dit qu'il avait dit... »
Elle est si maladroite. J'acquiesce rapidement pour lui faire signe que j'ai compris. Michaël ne me lâche pas des yeux. J'ai cette impression, toujours la même, d'être nue face à lui et qu'il sait tout de moi, me possède toute entière. J'inspire longuement et me mords la langue pour atténuer ma petite souffrance. Bouge pas ta gueule il a posé ses mains sur mes cuisses et écarté mes jambes.
Larmes aux yeux, cri à la gorge.
« Bref, il m'a expliqué. »
Je détourne le regard – encore perdu. La douleur est intense et profonde. Je contrôle mes tremblements et clos mes paupières quelques secondes. Je sens encore ses mains, je voudrais arracher ma peau. Je veux partir d'ici mais Cathy, Cathy ne comprendrait pas.
« Qu'est-ce que tu as dit, Michaël ? »
Je ne veux pas prononcer son prénom. Je le déteste. J'en ai peur. En le nommant, je sens encore ses lèvres dévorant les miennes. Je vomis ces trois syllabes. Un haut-le-cœur que je contiens en crispant mes poings dans mes manches trop longues.
Michaël prend délicatement sa cigarette entre ses doigts – ne rien penser à propos de ses doigts.
« Ils n'ont pas compris ce que je leur ai raconté. Je... »
Il ment. Il ment effrontément, dans quel but ? Je reste ici pour Cathy. Il me parle pour me faire du mal, encore ? Il ne s'est pas lassé ? Je souris, un peu froide. Il semble saisir le message que je lui envoie et ajoute :
« Bref, je suis désolé si jamais ça t'a posé des problèmes. »
Je me suis fait insulter, encore, et ils se sont moqués de moi parce que j'ai été faible. Ça allait, ça n'était pas aussi terrible que le jour où je me suis fait violer.
Mon corps, mon corps est en feu, c'est insupportable d'être physiquement présente. J'ai envie de vomir, de pleurer, de m'effondrer sur le sol recouvert de mégots.
« C'est Cathy qui t'a demandé de réciter ça ? »
Mon amie et lui m'assurent que non. Je croise le regard de Cathy. Ses yeux bleus rayonnent d'espoir. Ça semble tellement compter pour elle ! M'aider, faire en sorte que Michaël ne me fasse plus de mal et que tout le monde s'aime. C'est naïf, c'est stupide, Cathy. Tu le sais bien, non ? Bien sûr que non. Cathy n'a pas encore vécu, Cathy n'a pas connu la souffrance dévorante qui fait perdre l'esprit et renaître le corps. Elle n'a pas besoin de savoir qu'il existe des gens qui meurent et qui se font violer. Je me demande quelle serait sa réaction si elle apprenait ce que Michaël m'a fait.
Que t'a-t-il fait Lana il t'a violée violée violée.
Est-ce que Cathy se rend compte que c'est absurde et que les excuses n'effacent pas tout ? À quoi mène cette conversation ? Sans doute à la déculpabiliser. M'imposer ces moments passés sur le trottoir auprès de Michaël la faisaient se sentir mal, certainement. À présent que nous nous sommes expliqués, tout ira mieux ? Elle est si naïve Cathy. Ça ne peut pas s'améliorer. J'accepte seulement de subir ces longues minutes sous le regard de Michaël. Je signe le contrat. Lana, acceptez-vous de côtoyez Michaël, votre violeur, votre harceleur, plusieurs fois par jour pour le bien et le bonheur de votre amie Catherine ? Oui, je le veux.
Cathy, est-ce que tu te rends compte de ce que tu me demandes ?
Violeur violeur violeur, et personne ne saura jamais ce que ça veut dire.
« Bien sûr que non, soupire Michaël. Je suis sincère. Je m'excuse vraiment. »
Pourquoi s'excuse-t-il ? Pour les insultes à longueur de temps ? Ou bien, pour ce petit viol dans une salle de classe déserte ?
« Je veux juste qu'on oublie. »
Il veut que j'oublie, je ne demande que ça, Michaël. Je ne demande qu'à oublier ce que tu m'as fait subir.
Il me sourit et tente d'adoucir l'hypocrisie qui baigne ses yeux. Cathy m'agrippe le bras et sourit également, vraisemblablement soulagée. Enfin libre de passer du temps avec lui. J'acquiesce.
« D'accord. Merci. C'est gentil. »
C'est gentil Michaël, c'est gentil de présenter tes excuses de menteur. Mais je ne te fais plus confiance. J'ai mal, j'ai tellement mal.
Il ajoute, recrachant une fumée bleuâtre :
« J'essaierai de parler aux autres. J'espère que tu me crois, je veux vraiment que tu me pardonnes. C'était stupide. On est au lycée, maintenant. »
Il est plutôt convaincant. L'adolescent qui veut devenir mature et innocent – trop tard pour ça. Cathy semble avaler ses mensonges un à un. Je réponds que j'accepte ses excuses. Il sourit, passe la main dans ses cheveux châtains comme il a fait dans les miens – j'voudrais qu'tes cheveux soient plus longs, et me demande innocemment si je suis là samedi, dans deux semaines.
Sa voix, sa voix insupportable. Il jette sa cigarette par terre et la piétine.
« Pourquoi ? » réponds-je, méfiante.
La semelle qui écrase le mégot, j'ai un vertige mais ne perds pas l'équilibre.
La fumée s'enroule autour de Michaël, mais son regard profond reste visible, fixé sur moi. Mon cœur s'affole tandis que les souvenirs crissent dans mon esprit. Je voudrais me jeter sur le sol, me tenir la tête entre les mains et hurler jusqu'à n'en plus pouvoir. Vomir aussi, j'ai tellement envie de vomir. Je veux vomir la douleur ou tous ces cris refoulés. L'adolescent m'annonce enfin, avec ce petit sourire vainqueur :
« J'organise une fête. Tu peux venir ? »
Tu peux venir ? Tu peux venir ?
La voix de Michaël regorge d'intonations terriblement proches de celles de mes cauchemars. Il le fait exprès, chacun de ses actes est calculé. La souffrance éclate. Je ne pensais plus entendre cette phrase que sous forme d'écho.
Je voudrais éprouver n'importe quoi d'autre, plutôt que ça. C'est insoutenable. Le hurlement qui enfle entre mes cordes vocales racle ma gorge et me fait mal. Qu'il sorte et qu'on me prenne pour une folle. Rester stoïque est surhumain. Je veux laisser tomber et devenir un chien, je veux hurler.
Tu peux venir ?
Comme si je revenais vers la silhouette au fond du couloir. Je ne crois pas une seconde à ses excuses, à ses faux-semblants et à ses sourires hypocrites – tout simplement parce que j'y ai cru une fois et que je l'ai payé cher. J'extorque une dernière phrase de ma gorge, elle racle mes lèvres en lambeaux :
« Je demanderai à mes parents. »
Il sourit. Il a gagné tous nos combats aujourd'hui. Je sais que je vais m'effondrer si je ne m'éloigne pas de lui rapidement.
Cathy et moi partons toutes les deux prendre notre bus, et les yeux de Michaël détaillent mon dos comme ils l'ont fait il y a deux ans.
Tu peux venir ?

De retour dans ma chambre, j'éclate en sanglots. Je pose mes mains sur mon ventre, le griffant dans l'espoir de faire sortir la douleur qui y siège. Soudain, un nouveau haut-le-cœur, je me précipite dans la salle de bain et vomis. Une crampe dans le ventre, une contraction, encore et encore. Dix minutes passées à vomir. Faire sortir cette douleur.
Je devrais rêver, je devrais rêver. C'est ce que l'ange me conseillerait s'il était encore là. Mais il est parti, depuis, et je ne l'entends plus, je ne le vois plus, il ne m'empêche plus de faire des cauchemars ou d'avoir mal. À présent, je ne peux plus rêver ! Je reste ancrée, attachée, menottée à la réalité. Je me dois de suivre et d'écouter, d'être. Je dois subir cette existence futile et douloureuse. Adieu, les rêves et l'ange. Place à la vie et à la souffrance.
Je saisis mon couteau et, pleurant parce que tout est si terrible, parce que mon destin ne sera jamais tendre, je trace des traits écarlates sur mon poignet qui ne cicatrise plus.
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mar 10 Mai - 13:28

Ce post est tellement tragique ! On dirait que Lana ne peut qu'accepter et pourtant on sait que c'est au-dessus de ses forces et... ah, vraiment horrible /:

Ravie de te retrouver

 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mar 10 Mai - 20:14

Merci beaucoup Very Happy
Moi aussi


Lana a été une adolescente comme les autres. Mal dans sa peau, complexée par son physique et l'image qu'elle renvoyait, cette timidité maladive et cette incapacité à nouer des relations, que ce soit au collège ou à la maison. Une adolescente un peu plus mal que les autres peut-être, parce que certaines personnes l'ont choisie parmi les solitaires pour assouvir quelques besoins de puissance et de souveraineté. Une fille comme tout le monde, un peu plus maigre, un peu plus timide. Elle n'a pas eu de chance, simplement. Tirée au sort pour être le souffre-douleur. Tous la savaient fragile et un peu seule. Il n'y avait que Cathy à ses côtés ; mais Cathy ne pouvait pas tout voir, n'est-ce pas ? Lana a encaissé. Les bleus aux jambes, les larmes aux yeux. Les oreilles assourdies par les moqueries ; son corps devenait peu à peu une prison.
Se doutait-elle, Lana ? C'était amusant et tragique à la fois de voir son avenir se dessiner, de comprendre toute l'ironie, de savoir que quelque chose de pire que le pire arrivait.
Il s'est produit. Le couloir et Michaël au fond, le manuel de mathématiques et les cheveux qui auraient dû être plus longs.
Lana n'aurait pas pu imaginer cela. Aurait-elle dû, cependant ? Se préparer aurait-il pu l'aider ? Nous n'en sommes pas sûres. Elle n'aurait jamais été prête. Cette petite fille déjà adolescente face à son père, devenue trop tôt adulte – ou quelque chose d'indéfinissable, quelque chose qui en saurait trop pour son âge et pas assez pour la vie. Lana n'imaginait pas, ce jour-là, ce qu'il se passerait, et elle pensait à son corps trop maigre et trop masculin. Elle pensait que Michaël s'excuserait pour tout ce qu'il lui faisait endurer. Quelle sotte ! Quelle enfant innocente. La voilà à présent à l'étroit dans ce corps de douleur, toujours celui d'un homme et d'un squelette. Lana ce jour-ci pensait à des choses extrêmement futiles. Elle pensait à elle, seulement à elle, en petite fille capricieuse. Ce viol l'a ramenée à terre, lui a montré qu'elle n'était pas tout et qu'elle ne méritait pas un bonheur éternel – mais bien cette tristesse lancinante. C'est son destin ; ainsi en avons-nous décidé.
Michaël est en tort aussi. S'il a des circonstance atténuantes, nous ne pouvons – et ne voulons – pas l'innocenter. Une enfance malheureuse n'excuse pas tous les crimes. Quelques gifles de sa mère quand il ramenait une mauvaise note, toutes ces soirées à écouter les cris de ses parents et les coups qu'ils se portaient. Leur divorce a d'ailleurs été un soulagement pour l'enfant renfermé – peut-on imaginer un instant qu'il ait été solitaire comme Lana ? Il a quitté définitivement sa mère, son père s'est remarié. Une femme un peu jeune, avec des yeux bleus, pas comme ceux de Catherine, mais d'acier, les yeux de Lana. Une nouvelle mère, un peu plus tendre, un peu plus belle. Une existence un peu plus luxueuse et heureuse. Une renaissance, après tant d'années moroses et douloureuses.
Michaël a usé et abusé de la situation, bien sûr. Il a profité de ce que lui apportait son destin pour enfin s'épanouir. Il a pu manipuler quelques personnes, arrivant chaque fois à ses fins – mais n'est-ce pas une preuve d'intelligence ? Michaël cependant ressentait le besoin profond de connaître la véritable puissance, quelque chose d'absolu. Il l'a assouvi comme les autres fois. Rien ne peut lui être refusé. Il a vécu ce viol comme une simple envie de posséder quelqu'un. Il voulait aussi voir jusqu'où il pouvait aller avec Lana. Que pouvait-elle endurer au maximum ? C'était grisant, de la voir à lui, sous lui et en son pouvoir. Les humains ne vivent que pour dominer et être au sommet de la pyramide. C'est leur nature la plus profonde – quelque chose qui va au devant de leur destin.
Excepté certaines personnes bien sûr, qui ont un peu trop vécu pour leur âge. La tristesse efface cette envie. Elle influence l'ego, l'augmentant démesurément ou le réduisant à néant. Lana s'est détestée dès la première seconde de sa vie, dès le premier regard de son père. Elle savait, instinctivement ; elle savait qu'elle aurait à souffrir et qu'elle n'était pour les autres rien de plus qu'un moyen d'assouvir leurs pulsions et leurs désirs sadiques.
Lana et Michaël étaient faits pour se rencontrer. L'un satisfaisant ses moindres besoins en quelques secondes, l'autre essayant d'oublier ce qu'elle était et ce qu'elle vivait. L'un narcissique et l'autre mélancolique. Un ange et une étoile.
Et puis, elle avait de longues jambes, Lana. Et de beaux yeux.

Le lendemain, je me réveille, le corps saigné et la tête encore pleine de souvenirs désagréables. En prenant ma douche, j'observe les nombreuses zébrures rouges qui parsèment ma peau pâle. Mon corps entier me brûle, je serre les dents et j'oublie la douleur. En bas, ma mère est en train de travailler, elle part tôt. J'arrive à l'heure à l'arrêt de bus. Malcolm me frappe, Nathan m'insulte. Un coup pour la sale pute. Au lycée, Cathy parle. Les cours s'enchaînent.
C'est en français que la journée prend un peu son envol, échappant à la monotonie.
Alors que nous venons de nous installer, le professeur nous annonce :
« J'espère que vous n'avez pas jeté la séquence sur la poésie, puisque vous avez à me rendre un poème dans deux semaines. »
Plusieurs élèves échangent des regards rieurs : trop tard. Toutes les feuilles, tous les textes étudiés, sont déjà chiffonnés au fond d'une corbeille. Je les ai gardés. C'est un souvenir, la poésie est intemporelle. Étonnamment, apprendre que j'ai un simple poème à rédiger pour la rentrée réveille la douleur. Cela sonne comme l'accord final qui clora l'ère de l'ange et des rêves. Comme si ensuite, je devais l'oublier. Cesser de m'accrocher à l'espoir futile de son retour.
« Vous n'avez aucune contrainte, précise-t-il. Seulement celles que vous impose votre étroit esprit. »
Je sors mon agenda, Cathy me glisse qu'elle n'a aucune idée. Je lui réponds que moi non plus. Comment peut-on choisir les mots pour exprimer ce qu'on ressent ? Quand le corps le fait si bien.
Le cours passe. Penser à l'ange m'a fait mal, j'essaie de m'éloigner un peu de la réalité, c'est vain ! Il n'est pas là. Je ne peux plus rêver. Ma souffrance ricane.
La sonnerie retentit, les autres bondissent et sortent de la salle. Je range lentement mes affaires, le professeur m'interpelle :
« Lana ? Puis-je vous voir un instant ? »
Cathy et moi échangeons un regard et il ajoute d'un ton amusé :
« Ça ne durera pas longtemps. Vous pouvez y aller, Catherine. »
Elle hoche la tête, m'assure qu'elle m'attendra aux casiers et file dans le couloir.
Le regard perçant du professeur de français est fixé sur moi et je me sens extrêmement mal à l'aise. Je tente de refouler les souvenirs qui m'étouffent. Mon cœur bat trop vite, j'essaie de me raisonner. Ma peur démonte chacun de mes arguments et je suis persuadée de la malfaisance de l'adulte. Luttant pour ne pas pleurer, je recule un peu et m'appuie contre une table. La poussière danse dans les raies de soleil qui strient la pièce.
« Vous sentez-vous bien ? »
Je lui lance un regard surpris. Je ne m'attendais pas à une telle question de la part d'une personne autre que Cathy ou ma mère. J'acquiesce précipitamment.
« Parce que, voyez-vous, je n'en ai pas l'impression. »
Je surveille chacun de ses gestes. Il range ses affaires dans sa vieille sacoche de cuir.
« Vous êtes épuisée. Il faut dormir, vous savez. »
Je le laisse parler. Je n'ai pour l'instant pas la force de démentir.
« Un peu absente, aussi. »
Si seulement je l'étais ! Si seulement je pouvais encore rêver ! Les larmes s'emparent de mes yeux et viennent faire de mes iris des diamants futiles.
« J'aimerais rencontrer vos parents, pour savoir s'ils ont le même ressenti que moi. Qu'en dites-vous ? »
À présent qu'il m'a donné la parole, je peux me défendre.
« Je ne sais pas. Tout va bien. »
Il laisse un instant le silence planer, plante son regard vif dans le mien. Puis, tranquillement, il enfile son long manteau noir et répond sans insister :
« Comme vous voudrez. »
Nous sortons de la salle, alors que je m'éloigne et qu'il verrouille la porte, il me lance :
« Mais n'oubliez pas, Lana : le corps est souvent trop faible pour pouvoir exprimer les plus lourdes peines. »
Je le salue et m'enfuis.

lui a montrée => montré
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mer 11 Mai - 18:48

J'adore ce prof, à chaque fois on dirait qu'il sort d'un rêve et qu'il peut lire dans ses pensées

Et sinon, allégoriser Michaël en ange, c'est très dérangeant, dans le bon sens du terme. J'aime bien le fait que les étoiles ne jugent pas, je crois que c'est important de ne pas condamner des personnages. J'attends la fête chez Michaël avec impatience ^^

 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Lun 16 Mai - 21:20

ALORS je suis désolée, je me suis rendue compte en me relisant que j'avais fait une erreur, et bref, tout est décalé ^^ Je reposte le début, même si je pense que vous pouvez continuer sans tout relire ^^ Désolée !

(Prologue des étoiles)

Le café est triste et il pleut dehors. Assise seule à ma table, une tasse de moka fumante posée devant moi, j'observe les gouttes consteller la vitre de diamants, comme des larmes. Il n'y a personne dehors – ni ici d'ailleurs. Je croise les jambes, souffle doucement sur les vapeurs qui s'échappent de la boisson noire. La porcelaine de la tasse est chaude. Je l'entoure de mes doigts pour les réchauffer : il fait froid à l'extérieur. Après avoir passé un peu plus d'une semaine à l'hôpital sans jamais sortir de ma chambre, je me réhabitue au mois de décembre et à l'hiver. J'aime bien avoir froid, pourtant. Une sorte de langueur engourdit mes sens, mes nerfs s'endorment et il n'y a plus rien en moi qui puisse ressentir la douleur. Je pourrais sortir en tee-shirt sous la neige, m'étendre sur le trottoir et regarder les flocons tomber autour de moi.
Le serveur s'approche de moi. Il me sourit en me demandant si j'ai besoin de quelque chose. Je lève vers lui mes yeux délavés – ceux de mon père – et réponds avec un petit sourire triste que ça ira.
« On ne croise pas beaucoup de jeunes qui boivent du café à ton âge. Tu aimes ça ? »
Peut-être pense-t-il que je suis encore au collège – ça ne m'étonnerait pas vraiment. Je réponds, secouant la tête, le regard perdu :
« Non, j'ai horreur du café. »
Pense-t-il que je suis ironique ? Pourtant je ne dis que la vérité. Je n'aime pas le café, mais en boire est agréable. On se sent quelqu'un d'autre. Ça me fait du bien. Je ne suis plus Lana ; je suis une fille qui boit du café, et à partir de ce moment-là tout peut arriver. Je peux être belle et heureuse. Je peux ne plus avoir mal.
Les médecins étaient désolés de mon manque de confiance. Peut-on croire en soi quand les gens nous insultent, quand on devient un vulgaire objet ? Quand notre destin est de souffrir et de satisfaire les pulsions des autres ? Je ne leur ai rien dit. Je ne leur ai pas avoué ce que l'ange m'avait dit. Ils m'auraient prise pour une folle. Je n'ai pas dit non plus ce que Michaël m'a fait. Ils l'auraient répété à mes parents. Ceux-ci, en apprenant que je me scarifiais, ont été choqués. Comment réagiraient-ils s'ils savaient que je me suis fait violer ?
Mon cœur se crispe, mon corps se tend. Je serre ma tasse entre mes mains, ferme un instant les yeux. Oublier.
Je n'ai pas beaucoup parlé aux infirmiers et aux médecins. Peut-être aurais-je dû en profiter, me décharger de mes problèmes ? J'ai pleuré, parfois, ils pensaient que j'avais eu envie de mourir.
Une nausée s'empare de moi.
Je me déteste. Je me suis battue durant deux ans pour au final choisir la facilité, pour choisir de mourir. Je me déteste. La lâcheté est pour moi le pire des défauts, avec l'orgueil. Je ne voulais pas céder à cette pulsion. Perdre l'envie de vivre, quand c'était tout ce qu'il me restait, aurait été terrible. Je me déteste. J'ai cédé. J'ai lâché prise, j'ai accepté de mourir. J'ai saisi ce que l'ange me proposait. Un rêve éternel… Et que serait devenue la réalité ? Cette vie idiote et stupide et douloureuse et inutile ? Je l'aurais abandonnée. J'aurais laissé ma mère et Cathy, d'autres gens sans importance. Mon père, aussi, je ne l'aurais jamais connu. Quelle douleur ce fut de se réveiller ! De découvrir que  je n'avais pas réussi à rêver pour toujours. Pourtant, à présent, je me demande en frissonnant ce qu'il serait advenu de moi si je chutais en ce moment aux côtés de l'ange.
Je bois une gorgée de café ; un goût âcre se répand dans ma bouche. Un instant, le monde prend les couleurs de cette amertume – puis redevient l'ennuyeuse grisaille que tous connaissent.
Une fois que les médecins ont compris que je ne leur en dirai pas plus, ils m'ont laissée sortir, en me conseillant d'entamer une thérapie. Ma mère, mon père et moi sommes descendus au rez-de-chaussée. Le jeune homme de l'accueil nous a salué d'un signe de tête. Une petite fille en béquilles et un adolescent apparemment bien portant ont croisé mon regard pour s'éloigner aussitôt. Les portes automatiques se sont écartées devant nous et j'ai pu inspirer un peu d'oxygène et beaucoup de fumée de cigarette – première bouffée d'air frais depuis des jours, gâchée par le tabac. Mon père portait mon sac à bout de bras, nous avons traversé la rue et rejoint la voiture.
Le trajet du retour fut insupportable, comme chacune des visites que mes parents m'avaient faites à l'hôpital d'ailleurs. Cela doit être intolérable, pour une mère ou une père, de penser que son enfant n'est pas heureux. Il y a sans doute la culpabilité, la tristesse, le doute, qui s'installent. Se détestent-ils pour ne pas l'avoir aidé ? Pour ne pas l'avoir vu plus tôt ? Pour ne pas avoir réussi, tout simplement, à faire ce que la société demande : l'amener à avoir un équilibre ? Que ressentent-ils quand ils découvrent les scarifications qui ornent le poignet de leur progéniture ? Les bracelets rouges. Est-ce que leur cœur tombe et se brise ? Est-ce que le monde s'écroule ? Le sentiment global doit être l'impression d'avoir échoué, mêlée à une culpabilité sans nom et à une incompréhension totale ; car ils ne peuvent pas comprendre. Comment le pourraient-ils ? S'ils n'ont pas vécu la même chose, si on ne les a pas violés sur le carrelage d'une salle de cours ?
Un peu de café et oublier.
Je ne veux pas les faire souffrir. Cela aurait pu être pire, évidemment, si je ne m'étais pas réveillée. Cependant, j'ai lu dans les yeux de ma mère cette peine indescriptible que seuls les adultes assez inconscients pour avoir des enfants ressentent. Pourquoi donner la vie à une nouvelle personne qu'on aimera bien trop fort, bien plus fort qu'il n'est humainement possible d'aimer ? Ils en ont payé le prix. J'ai découvert une fragilité que je n'avais décelée chez eux auparavant. L'avais-je créée ? Existait-elle déjà avant ?
Je me déteste. Je ne suis pas la fille qu'ils auraient dû avoir, d'ailleurs personne ne mérite de vivre ça. Je n'aurais pas dû naître. Pourquoi venir au monde si ce n'est que pour souffrir et faire souffrir ?
La dernière gorgée brûle mes papilles. Je repose la tasse sur la table.
Je ne mérite pas de vivre, et pourtant je me bats stupidement pour y parvenir. Puisque j'ai un destin. Puisque je dois souffrir. Puisque je refuse ce que m'ont imposé ces stupides étoiles. À moi de tracer ma propre voie.
Je me lève et m'approche du comptoir. Le serveur prends les pièces que je lui donne, m'en rend quelques-unes que je glisse dans ma poche. Je sors, lançant une salutation polie. Je sais qu'il me regarde étrangement. Je n'aime pas le café.

Dehors, la pluie ne s'est pas arrêtée. Je retire mon manteau. Je veux profiter de chaque goutte qui tombera sur ma peau. Je retrousse les manches de mon pull et marche dans le froid. La température est certainement à peine positive. Je croise des gens emmitouflés dans de longues écharpes, les mains cachées au fond de leurs poches. Ils n'ont pas besoin, eux, d'échapper à la douleur. Ils peuvent avoir chaud et ne pas avoir mal. On me dévisage tandis que j'arpente le trottoir. Ils ne comprennent pas ; quelle chance ils ont.
Le froid s'insinue lentement en moi, je frémis avant de trembler, mes doigts me picotent avant d'être anesthésiés. J'ai l'impression que mon corps se couvre de cristaux de glace ; si l'ange était encore avec moi je pourrais rêver que je suis vêtue de givre, qu'à chaque pas je scintille. Seulement, il n'est plus là, il a sauté, il est en train de tomber. Sans moi. Je ferme les yeux, laissant passer une vague de douleur. Je suis seule, terriblement seule. Malgré ma famille et malgré Cathy. Le monde des rêves m'est définitivement fermé, et je dois affronter la vie.
J'arrive bientôt à la maison. Lorsque j'entre, essuyant mes chaussures sur le paillasson, ma mère descend les escaliers. Elle me découvre ainsi, pitoyable créature frissonnante et mouillée, elle se précipite vers moi et s'écrie :
« Lana ! Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
J'esquisse un sourire tremblotant pour la rassurer. Mon corps entier est pétrifié mais je ne veux surtout pas essayer de bouger. Quel délice, de ne plus avoir mal.
« Réponds-moi, Lana ! »
Elle me serre contre elle et frictionne mon dos. Je grimace et la repousse.
« Tout va bien.
- Pourquoi tu n'as pas mis ton manteau ? Tu as vu le temps qu'il fait ? »
Elle ne comprendra pas.
« J'avais envie. »
Elle lève les yeux au ciel, me conseille d'aller me réchauffer et me laisse. Elle ne sait pas quoi faire. Elle semble avoir perdu tout espoir d'un jour savoir pourquoi je me conduis ainsi. Crois-moi, maman, il vaut mieux que tu ne le saches jamais. Ce serait bien pire.
Je monte donc dans ma chambre, attrapant une serviette dans la salle de bain, me déshabille et me sèche. J'enfile ensuite un long pull de laine et de hautes chaussettes. Je prends un des innombrables CD que mon père m'a offerts, en glisse un dans le lecteur et baisse un peu le volume. La voix vieillotte d'un chanteur décédé trottine jusqu'à mes oreilles ; je m'allonge sur mon lit, me blottis sous les couvertures et, épuisée, m'endors pour ne plus avoir à faire face.
Demain je reprends les cours, demain.

Ma mère vient me voir plus tard ; je dois dire au revoir à mon père qui repart travailler pour la semaine. Je descends, le salue sans le toucher et attends sagement sur le trottoir que sa voiture ait disparu au bout de la rue. Je dîne avec ma mère qui fait la conversation, je remonte dans ma chambre et, plus tard, m'assoupis.
Une journée de finie ; mais demain nous serons demain.

Dès que ma mère sort de ma chambre, je commence à pleurer en silence tandis que, inévitablement, les images se bousculent dans ma tête. La douleur est intolérable. Mon ventre, je n'ai plus de ventre. J'ai envie – besoin – de me faire du mal. Je veux voir le sang couler de nouveau. Je veux pouvoir oublier que ma souffrance ! Je gémis doucement.
Est-ce que c'est grave ? De se scarifier ? Si ça me fait du bien ? Si ça m'aide vraiment ? Si ça m'apporte du bonheur ? Je sais que c'est malsain et que ce n'est pas normal. Je refuse de l'admettre. Je me sens tellement stupide et tellement courageuse.
Nous en avons parlé, avec mes parents. C'était extrêmement dérangeant. Un malaise, un mélange de culpabilité inavouée et de tristesse. D'une certaine arrogance, de rébellion. Une conduite adolescente. Je déteste me comporter ainsi. Comme si pour devenir adulte, il fallait d'abord être idiot. Ma mère a pleuré, mon père ne comprenait pas et ne cessait de poser des questions. Ils m'ont demandé d'arrêter. Arrêter. Comme si c'était simple. La scarification est une drogue. On ne résiste pas à la descente.
À l'hôpital, je ne pouvais pas le faire. Je n'avais aucun moyen d'échapper à la douleur. Je devais la supporter pendant toute la journée sans avoir la perspective de m'en libérer quelques instants le soir. Arrêter. On ne sèvre pas aussi facilement. La souffrance quotidienne se mêlait à cette envie inassouvissable de se scarifier. J'ai eu mal. Tellement mal ; je ne veux pas revivre ça. Je voyais comme un échec chaque jour où je ne traçais pas de ligne rouge sur mon poignet. Un échec. Les images de mes récentes automutilations se mêlaient à celles de la salle de classe, c'était insupportable, combien de fois ai-je perdu connaissance ? Combien de fois ai-je hurlé et pleuré, me suis-je tordue de douleur sur mon lit sans que les infirmiers n'y puissent rien ?
Et pourtant, pourtant, si je veux vivre, si je veux aller bien, je dois arrêter. Ce verbe dissimule toutes ses difficultés. Arrêter, c'est y penser chaque jour jusqu'à enfin oublier – si l'on peut oublier. C'est être bien plus mal que quand on se faisait du mal. Arrêter ! Si ma douleur originelle s'arrête, j'arrête. Je sais que ce marché stupide, ce chantage futile, ne tient pas. Comment une douleur morale pourrait-elle s'effacer avant une douleur physique ? À moi de m'arrêter. De supporter la douleur. De l'oublier.
Je descends au rez-de-chaussée sans faire de bruit. Chaque pas s'étire infiniment pour rester silencieux. Chaque seconde dure une éternité, assez pour que je puisse positionner mon pied correctement et ne pas faire craquer les marches des escaliers. J'ai peur de réveiller ma mère. Enfin arrivée à la cuisine, j'ouvre le tiroir avec précaution et en retire un couteau aiguisé. Je remonte aussi silencieusement qu'à l'aller. Je me sens asservie par mon envie de me faire du mal. Réduite en esclavage, obligée de faire bien trop d'efforts pour une récompense que tous jugent futile ; sauf moi. Pourquoi ne suis-je pas comme eux ? Pourquoi ne vois-je pas la stupidité de mon acte ? Pourquoi n’arrête-je pas ? Arrêter.
Je m'assois sur mon lit en tailleur, pose mon avant-bras sur mes genoux. Je souris instinctivement. Je sais ce qui va venir ; je l'attends et je le veux. La lame sur ma peau est glacée, mon cœur s'affole. Je me rappelle le sang qui coulait. Le bruit des gouttes qui tombaient sur mon matelas. La sensation aussi, qui effaçait la douleur. Ce feu d'artifice sur mon poignet, mon ventre et mes cuisses. Partout. Puisque c'est beau. Cette impression de puissance, aussi. Réussir au moins une fois, être enfin maître de quelque chose.
Ma mère qui pleurait. Mon père qui essayait d'éprouver quelque chose.
J'irrite ma peau par les va-et-vient incessants du couteau.
Cathy qui pourrait découvrir des gens mieux que toi. Sa relation avec Michaël que tu pollues. Toi qui es nulle et stupide et inintéressante. Ta mère que tu rends triste. Ton père qui essaie de te connaître. Tous ces gens qui t'aiment et que tu n'aimes pas en retour.
La lame s'enfonce. Le sang ne cesse de couler. Un instant je perds le contrôle et je ne peux qu'observer le liquide écarlate me fuir. La lame se noie. Je ne suis jamais allée aussi profondément, la sensation de puissance est décuplée
Et que tu n'aimes pas en retour.
Le sang coagule. Je reprends ma quête de la douleur, autre part sur mon corps. Je remplace les souvenirs par des cicatrices sans me demander si c'est mieux.

Quelques minutes plus tard, dans mon lit, la lampe de chevet allumée et le poignet en sang, j'ai les yeux grand ouverts. Je refuse de dormir. S'il n'y a pas de sommeil, il n'y aura pas de nuit, il n'y aura pas de jour. La nuit sera éternelle ; les heures suspendues. Alors je ne pourrais pas revoir Michaël puisque le temps se sera arrêté. Je ne veux pas dormir.
Je reste ainsi plusieurs minutes, prostrée, les yeux dans le vague. Je suis satisfaite de moi, mais aussi épuisée. Tenir toute la nuit me semble impossible mais j'ai tellement peur ! Tellement mal ! Que je me sens capable de veiller.
Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar. Je ne veux pas faire de cauchemar.
Je tombe bientôt dans un demi-sommeil assommant.

Le cauchemar s'insinue dans mon esprit avec autant de facilité que la peur. De nouveau dans le couloir, à songer à un manuel de mathématiques. Les pensées tourbillonnantes, des mots futiles et les yeux froids un peu ailleurs. Préoccupée par mon père qui arrivera bientôt. J'ai peur de le revoir. Nous ne nous entendons pas bien – nous ne nous connaissons pas. Deux étrangers l'un pour l'autre. Je me sens mal à l'aise avec lui, comme si quelque chose clochait. Lorsque nous nous voyons, nous sommes incapables d'échanger. Il y a comme une paroi entre nous deux – invisible et pourtant terriblement présente.
Il y a une silhouette au fond du couloir. Baraquée, dans une position nonchalante. La voix éraillée de Michaël me hèle.
« Lana, tu peux venir ? »
Je soupire, hésite un instant, sur mes gardes. Il ne s'intéresse pas à moi d'habitude – il ne me parle pas, ne me regarde pas.
« Viens, tu peux me faire confiance, non ? »
Étonnée par son comportement, j'avance avec l'arrogance féminine de celles qui se pensent admirées. Je fais semblant comme toujours, j'imagine que j'ai confiance en moi et que j'assume mon corps maigre et informe. Je ne suis pourtant qu'un squelette avec d'effrayants yeux d'acier.
Je le rejoins. Son regard ne m'a pas quittée. Je plante le mien dans le sien, il me demande pourquoi je rougis. Levant les yeux au ciel, je repousse l'espoir qu'il me trouve jolie et j'entre dans la salle. Mon manuel est bien là. Je me sens soulagée, je croyais l'avoir perdu. Je l'attrape, vérifie que mon nom est inscrit à l'intérieur. Les petites lettres d'encre ont bavé un peu, mais les boucles bleues sont encore lisibles. Lana.
Je demande à Michaël ce qu'il fait ici. J'espère au fond de moi qu'il vient sans me vouloir de mal. Que nous allons parler. Juste parler, comme si nous faisions connaissance. Je voudrais qu'il m'offre cette opportunité, de tout recommencer.
Mais il ne me répond pas, bien sûr. Il ne veut pas me l'avouer. J'ai l'espoir que toute cette indifférence, les petites insultes qui ont parfois fusé, les coups qui sont partis, appartiennent au passé. Peut-être vient-il s'excuser ? Dire qu'il est désolé ? Ces mots seraient délicieux à entendre de sa bouche. Ils me soulageraient d'un poids que je traîne depuis trop longtemps. Il me propose de rentrer avec moi, cette soudaine gentillesse ne fait que me conforter dans mon hypothèse. Je laisse un sourire timide effleurer mon visage alors qu'il me devance pour m'ouvrir la porte.
« Bouge pas. »
« Obéis. »
« Ta gueule. »
« J'voudrais qu'tes cheveux soient plus longs. »
« C'est pas parce que t'es belle, hein. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. T'es conne ! »
« Tu diras rien. Je te fais confiance. »
La porte claque.

Ma mère me réveille en douceur à six heures et m'extirpe de ce cauchemar assourdissant. Je parviens à ouvrir les yeux. Les phrases trottinent encore dans ma tête ; et ses mains sur mes cuisses. Ma mère ouvre le store de ma fenêtre. Le soleil n'est pas encore levé. Je repousse mes draps et m'assois. Elle me demande si je suis fatiguée.
« Un peu. », fais-je les yeux rivés au sol.
D'un air compatissant et maternel, elle sourit en disant que je peux rester à la maison. Un instant, l'idée lâche d'accepter sa proposition m'effleure, puis je me raisonne. Je ne peux pas fuir toute ma vie : il faut que je me confronte au danger et à la douleur. Peut-être en viendrai-je ainsi à bout.
Alors je me redresse et descends à la salle de bain.
Mon esprit me crie, m'assène, chacune des phrases qu'il m'a criées et assénées.
Une fois nue, je compte les cicatrices sur ma peau. Elles strient mes bras, mes jambes, mon ventre. Je me scarifiais pour éprouver une autre douleur, pour oublier la plus terrible. À présent, je cherche désespérément un moyen de me sentir à nouveau bien physiquement. Je ne cherche plus à oublier ; mais à effacer. Je veux agir. Voir mon propre sang couler, ressentir une douleur que j'ai choisir de m'infliger, m'aide à me réapproprier mon corps. Je reprends dans la violence ce qu'on m'a volé dans la violence.
Douleur, il ne faut pas penser aujourd'hui. Il faudrait ne pas penser après le cauchemar, après le viol.
Dans la cuisine, je trouve un mot de mon père – c'est bien son écriture méticuleuse, de petites lettres serrées – qui me souhaite une bonne reprise et espère que tout se passera bien. Il me rappelle qu'il reviendra dans une semaine, le vendredi soir s'il a de la chance. Il termine en disant qu'il m'aime. Je suis touchée, je sais qu'il ment puisqu'il en est incapable. Mais le fait qu'il me l'écrive me fait comprendre qu'il essaie désespérément, lui aussi, d'échapper un peu à son destin et d'aimer.
Aimer.
Je m'assois et mange un peu. Ma mère arrive, vêtue de son long manteau beige qui lui donne l'allure d'une ministre, et m'embrasse sur le front. Elle s'en va et je me retrouve seule. La porte claque.
La douleur n'est plus supportable ; et puisque je n'ai personne à qui la dissimuler, je tombe de ma chaise et éclate en sanglots. Je ne veux pas y aller. Je me sens tellement enfantine, à geindre et à me tordre sur le carrelage parce que j'ai mal. Je suis terrifiée, je ne veux pas me rendre au lycée. Ils vont se moquer de moi et me poser des questions, ils vont me regarder étrangement, avec ce rictus qu'ils arborent toujours en ma présence. Il y aura Michaël aussi Michaël. Il me dira encore que je suis idiote mais que c'était amusant de me voir étendue sur le carrelage comme morte. Il m'insultera peut-être, il me regardera surtout. Ses yeux simplement posés sur moi. Ça sera le plus insupportable, je ne veux pas y aller !

Bientôt, je suis prête, parce que je suis obligée d'aller en cours. Il m'a fallu de longues minutes pour me redresser, bien d'autres encore pour  me préparer. J'ai enfilé une chemise un peu large, un jean foncé. J'avais tellement mal, chaque geste m'arrachait un cri.
Me voilà, devant le miroir dans ma chambre. Je me sens homme dans cette tenue. Plus aucune forme visible. Il n'y a plus rien à regarder, même plus mes jambes. Je vérifie si mon rouge à lèvres ne dépasse pas, puis je me rends à mon arrêt de bus, le ventre tordu par l'angoisse de retrouver Malcolm et Nathan.
Ils ne sont pas là quand j'arrive. Je suis soulagée. Je m'assois sur la banquette étroite de l'arrêt transparent et attends patiemment. J'espère stupidement qu'ils ne viendront pas.
« Lana ! »
Un cri étonné et ravi, déjà moqueur. Il prononce mon prénom sans faire attention, il le jette. La voix grinçante de Malcolm m'écorche vive. Je me lève et me tourne vers lui, qui précède son ami. Je dois résister.
« Malcolm. »
Ma voix est froide, comme l'était celle de mon père. Je feins de l'accueillir avec indifférence – en réalité j'ai tellement peur. Il ne prend pas garde et s'approche de moi, les yeux brillants d'insanité. Nathan le rejoint. Ils sont tous proches – presque contre moi, j'entends leur respiration et je distingue le duvet de leur moustache d'adolescents.
« Tu nous as manqué. », lance Malcolm avec ironie.
Un sourire cruel barre le visage de Nathan. Je réponds sur le même ton, avec moins d'assurance cependant :
« Vous aussi. »
Ils rient. Plus je les regarde, plus ils me dégoûtent.
« Pourquoi t'étais pas là ? »
Dangereuse question. J'avance prudemment :
« Je n'ai pas envie d'en parler. »
Ils s'irritent de ma réponse. Malcolm lance cruellement :
« Elle a essayé de se suicider. Tu vois j'avais raison. »
Je ne dois pas flancher. Mon cœur s'affole mais je reste droite. Je ne parviens pas à rétorquer. Ils ricanent. Je murmure :
« Allez vous-en. »
Ils rient plus fort. Je répète en criant :
« Allez vous-en ! »
Nathan m'attrape par le bras et me jette sur le sol. J'amortis le choc de mes paumes. Je me retrouve à leurs pieds, à genoux. Malcolm éclate de rire. Je tente de me relever, il me frappe au bassin. C'est douloureux. J'entends le bus qui arrive. Je reste prostrée sur le goudron à retenir mes larmes et les souvenirs. Un chien, je suis un chien. Ils s'éloignent et j'entends Nathan me jeter :
« Tu nous as vraiment manqué ! »
Nous sommes demain.

Lorsque j'arrive au lycée, après un trajet en car difficile, je me sens oppressée. Respirer est une tâche ardue, j'inspire longuement pour suffoquer encore. Je me sens noyée dans la foule que le portail aspire. Entraînée contre mon gré, je passe les grilles avec angoisse. Je retrouve instinctivement mon casier. Je suis compressée par les adolescents qui discutent et m'écrasent pour aller à la rencontre d'un ami. Leurs corps embrassent le mien et la douleur s'éveille. C'est Cathy qui me sauve.
« Lana ! » l'entends-je s'écrier.
J'ai à peine le temps de la voir qu'elle me serre déjà dans ses bras. Ce contact me raidit, je la repousse doucement. Elle me regarde, les yeux en demi-lunes à cause de son trop grand sourire.
« Tu m'as manqué ! Il t'est arrivé quoi ? »
J'évoque vaguement l'hôpital, signifie que ça ne se reproduira plus et que ça n'était pas grave. Je lui demande ensuite s'il s'est passé quelque chose d'intéressant pendant mon absence, et elle se lance dans un monologue.
Nous sommes demain et Cathy parle.

Le premier cours est une épreuve. Assise à mon bureau, je dois supporter les regards intrigués, méprisants ou moqueurs des élèves de ma classe. Michaël arrive en dernier, comme à son habitude, et lorsque je le vois entrer, la souffrance est tellement forte, je me sens mourir. Je dois tenir, pourtant, faire face. Alors je reste droite, sans rien montrer de ce que j'éprouve. Je maîtrise les souvenirs qui remontent et la honte et la douleur et le poids sur mes épaules trop larges et pourtant pas assez pour le supporter ; j'ai mal. L'ange n'est pas là, je ne peux pas rêver, je suis crucifiée à cette réalité terrible. C'est une torture. Michaël s'installe juste derrière moi. Je sens son regard peser sur ma nuque dévoilée par mes cheveux trop courts. Sa voix grave me parvient :
« Enfin de retour, Lana ? »
Dans cette phrase rauque, j'entends toutes les moqueries à venir, toutes les douleurs futures. J'entends les sombres desseins et les chuchotements glissés à l'oreille. J'voudrais qu'tes cheveux soient plus longs. Je voudrais que Michaël se taise. J'ai envie de pleurer mais je me contiens. Je ne suis plus une enfant.
La professeure d'anglais me demande si j'ai rattrapé les cours. J'acquiesce, absente.
La journée me promet qu'elle sera longue et douloureuse.

J'observe Cathy vivre. Elle semble s'être rapprochée de certaines personnes pendant mon absence ; j'ai l'impression que je l'ai empêchée de s'ouvrir aux autres. Elle sourit à plusieurs personnes en entrant dans une salle de cours, échange des regards avec quelques filles. Elle ne m'oublie pas, cependant, et elle me parle encore. J'essaie d'être intéressante et de discuter avec elle. J'en suis tellement incapable qu'aucune phrase sensée ne me vient, je me tais, me mure dans le silence, assistant à son interminable monologue qui peut-être la lasse.
C'est tellement étonnant, de marcher dans les couloirs, de s'asseoir sur les chaises inconfortables. J'avais oublié à quel point c'était répétitif.
Cours de français. Le professeur nous accueille, assis derrière son bureau. Il semble envahir l'espace. Ses yeux vifs feuillettent les visages des élèves qui s'installent. Cachée au fond comme à mon habitude, Cathy à mes côtés, je l'observe du coin de l’œil. C'est un personnage fascinant.
Il ouvre sa sacoche ; et une autre porte sur un nouveau savoir, un peu plus loin des souvenirs.

Sonnerie, fin de journée, je dis à Cathy de ne pas m'attendre sous prétexte que je veux poser des questions au professeur. En réalité j'ai seulement trop mal pour marcher. Mes jambes sont lourdes, tremblantes. Toujours ces sensations que je retrouve, il a posé ses mains sur mes cuisses et écarté mes jambes. Je me lève lentement, descends les escaliers en essayant de ne pas pleurer. Il y a un trou béant dans mon ventre. J'arrive au casier et, la tête dans les mains, laisse échapper un gémissement.
Je vais devoir aller encore jusqu'à la sortie.
Tout en descendant lentement jusqu'au portail, j'observe de loin Cathy et Michaël qui discutent sur le trottoir. Cathy triture les mèches bleues qui strient sa chevelure noire – une fantaisie qui l'a prise il y a quelques jours pendant mon absence. Elle est encore plus jolie. Michaël a allumé une cigarette et une fumée élégamment mortelle s'en échappe en vrilles délicates. J'espère un instant qu'elle l'assassine, comme l'annonce prétendument le paquet. Si fumer tue vraiment, alors pourquoi ! Pourquoi n'est-il pas encore mort ?
Cathy sourit en m'apercevant. Elle s'avance vers moi, je la rejoins. Ses yeux bleus papillonnent. Elle est toujours aussi ingénue. Je ne peux m'empêcher de sourire tristement ; j'ai égaré mon enfance sur le carrelage. Cathy s'écarte pour laisser la place Michaël.
Une souffrance sans nom m'envahit.
Nous nous retrouvons à trois, dans un silence embué de nicotine, à sourire chacun de différentes manières. Je croise le regard cruel de Michaël, avec ce rictus ricanant qu'il avait juste avant de m'embrasser. L'innocente Cathy ne sait pas ce qu'il se passe, ce qu'il s'est passé. Elle commence à parler du travail à faire en anglais. Ni Michaël ni moi n'écoutons. Nous restons à nous fixer, et le premier qui détournera les yeux perdra. Perdra quoi ? Si nous le savions, peut-être ne nous regarderions-nous jamais. Peut-être ne ferions-nous pas de jeu si dangereux.
J'ai déjà vu ses yeux de plus près. Son regard sombre, parsemé d'éclats plus clairs, s'est déjà planté dans le mien avec violence. Je me souviens du moindre détail de son visage. Les flashs qui me sont revenus par la suite sont ancrés dans mon esprit et je ne pourrai pas les effacer. J'ai fermé les yeux, lorsqu'il m'a violée, pour ne plus les rouvrir – j'ai détourné le regard et j'ai perdu.
Il m'observe. C'est dérangeant tellement douloureux. Tout en tirant sur sa cigarette et en soufflant la fumée. Mes yeux froids, mon visage dur, mes cheveux roussis : il me scrute. M'a-t-il déjà regardée ainsi ? Que s'est-il passé pendant que je fermais les yeux ? Il m'a dit que ce n'était pas parce que j'étais belle ; et pourtant ses yeux traîneraient sur tout mon corps s'il ne voulait pas perdre. Peut-être se remémorerait-il ce qu'il s'est passé il y a deux ans, peut-être tenterait-il de se souvenir ce qu'il y a derrière mes vêtements.
C'est pas parce que t'es belle, hein. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. T'es conne !
Souffrance. Peut-être, peut-être. Mais je ne risque pas de perdre pour te voir en entier, Michaël.
Nous n'entendons pas Cathy s'interrompre. Nous sommes trop concentrés sur ce duel, sur toutes nos pensées, sur tous nos souvenirs communs – nos souvenirs communs, comme si nous avions passé des vacances ensemble. Cathy nous hèle d'un ton un peu irrité :
« Eh, ça va ? »
Je suis la première à détourner les yeux. J'ai perdu.

Une fois chez moi, je me réfugie dans ma chambre. Ma mère n'est pas encore rentrée, mon père ne reviendra pas ce soir. Je suis seule et je devrais travailler. Je m'étends sur mon lit, me recroqueville et laisse la douleur m'envahir. Je lui ai résisté face à Michaël, à présent elle peut me terrasser. Elle réveille mes nerfs à vif, rallume des élancements enfouis. Je la laisse faire. Détachée, je souffre. Je me force à rester immobile pendant que je me fais dévorer vivante. Des souvenirs me reviennent, encore et encore, et je ne tente pas de m'y soustraire. Je suis impuissante face à tout cela. J'ai besoin de solution pour effacer ma souffrance et non pour la fuir.
Le soleil s'est déjà couché. Dehors rien ne se passe et seuls les réverbères brillent.
Je ne peux pas rêver. Je ne peux pas rêver, c'est terrible.
Ma mère rentre quelques minutes plus tard. J'entends ses talons claquer dans l'entrée puis dans la cuisine. Je l'imagine poser son sac sur la table, ouvrir le réfrigérateur pour regarder ce qu'elle préparera pour le dîner. Elle sort ensuite son téléphone de son sac, compose le numéro d'un de ses collègues ou du rédacteur en chef et parle travail et articles. Elle m'a confié un jour qu'elle aimait écrire.
Elle m'appelle. Je me lève, la rejoins en bas. Je m'assois, lentement, avec quelques précautions. Elle est belle, comme à son habitude. Je ne sais même plus si j'éprouve de l'admiration ou de la jalousie. De la colère aussi, je l'accuse de ne pas m'avoir donné d'elle que son genre. Peut-être n'aurait-elle pas dû ; tout ça ne serait pas arrivé et je serais un garçon normal. Je ne parlerais pas à mon père, je discuterais un peu avec ma mère. Je passerais mon temps avec des gens agréables et intelligents. Avec Michaël, peut-être ? Je me demande si je le déteste par nature ou simplement pour ce qu'il m'a fait. Si Lana n'était pas moi, si j'étais un ami, si je n'avais rien su. Est-ce que je l'aurais apprécié ?
La question me trouble tant que je n'entends pas ma mère me parler. En émergeant de ce qui aurait pu être un rêve si l'ange était encore là, je lui demande de répéter.
« Ta journée s'est bien passée ? Ce n'était pas trop dur ? »
Un rictus se dessine dans mon cerveau à grands coups de poignard. Je réussis à répondre :
« Il y avait Cathy. »
Cathy, Cathy résume à elle seule ma journée ; je me suis accrochée désespérément à elle pour ne pas sombrer. L'instant sur le trottoir me revient en mémoire et le sourire s'élargit. La cigarette et les yeux. Douleur, douleur. Je fais un effort pour demander à ma mère si cela s'est bien passé pour elle, mais toute cette conversation sonne faux. Je me moque pertinemment de ce qui lui est arrivé. Elle parle sans que je l'écoute. Je n'ai pas envie de m'intéresser à sa vie. Elle doit être comme celle des autres : heureuse la plupart du temps, un peu ennuyante, avec de petits problèmes et de petites joies. A-t-elle un jour connu la mort ou la souffrance lancinante d'un passé acéré ? Soudainement je me sens égoïste de ne songer qu'à ma douleur. Bien sûr qu'elle a connu des passages plus sombres ! J'éprouve le besoin féroce de me faire du mal, mais je me contiens. Pas ici, pas avec elle en face, pas avec les débris du verre que je pourrais jeter par terre…
Je voudrais hurler.

Cette première journée m'a épuisée. Dans ma chemise de nuit, je ferme mes volets, jetant un dernier regard au ciel. Les petites étoiles semblent rire, peut-être se moquent-elles. Ils se moquent tous. L'air est glacial, j'inspire longuement avant de refermer ma fenêtre. Marchant sur la pointe des pieds, prenant conscience de la douceur de la moquette sur ma peau nue, je rejoins mon lit.
Malgré les souvenirs qui tournent en boucle dans ma tête, malgré les questions et les doutes, je m'endors rapidement.

Il est un peu plus loin de moi, près de la porte. Cela m'arrête, j'hésite un instant. Il me demande si je peux venir. C'est étonnant qu'il m'adresse la parole. Puis, il rit en disant que je peux lui faire confiance. C'est faux mais je m'avance. Je suis intimidée par ses yeux sur mon corps. Sur mon corps, il me demande pourquoi je rougis. Parce que personne ne me regarde comme ça. Nous entrons, je prends mon manuel. Il ne répond pas à mes questions. Il joue encore.
Il ouvre la porte, me fait signe de passer devant lui, tout bascule en un rien de temps.
J'atterris brutalement sur le carrelage, mes jambes amortissent ma chute. Je reste sonnée, il s'agenouille devant moi. Un instant – même pas une seconde – nous nous regardons. Puis, il me plaque contre le sol. Ses deux mains agrippent mes épaules et me poussent. Il s'assoit brusquement sur mon ventre, me coupant la respiration. Son visage s'approche du mien et il m'embrasse. C'est mon premier baiser. Puis il s'écarte et tente de me retirer mon tee-shirt : y parvient. Il le jette à quelques mètres. Ensuite, il baisse mon pantalon. Pas violemment, non, il prend le temps de le déboutonner. Rapidement. Il pose ses mains sur mes cuisses et veut écarter mes jambes ; y parvient également. Pendant quelques minutes, il me viole. Une fois cet acte accompli, il se rhabille et me laisse nue. Il se lève, me surplombe, me lance :
« C'est pas parce que t'es belle. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. Qu'est-ce que t'es conne ! »
Avant de me laisser, il s'accroupit près de moi et pose une main avide sur ma jambe.
« Tu diras rien, je te fais confiance. »
La porte claque.

Mon réveil sonne quelques heures plus tard, j'essaie de me lever. Les draps bruissent sur mes jambes quand je les repousse. La moquette chuchote quand je pose mes pieds dessus. La poignée pleure quand je l'abaisse, le jet d'eau siffle quand il jaillit du pommeau de douche. Les gouttes d'eau claquent impatiemment en tombant dans la baignoire. Le peignoir ronronne quand je l'enroule autour de mon corps. Mes vêtements se taisent quand je les enfile.
J'ai tellement mal tellement mal, ce cauchemar était insupportable. Je n'en peux plus, entendre chaque nuit que ce n'est pas parce que je suis belle, que je ne dois rien dire, chaque nuit ta gueule et obéis. J'ai envie de vomir et je voudrais être non plus muette mais sourde.
À la radio une femme victime de harcèlement sexuel à l'hémicycle témoigne.
Arrêt de bus et moqueries. Malcolm attrape mon sac dans le car et le lance à Nathan. Celui-ci le fouille et en sors des serviettes. Il les brandit triomphalement et je surprends les sourires des passagers. Je reste de marbre et attends qu'ils me rendent mon cartable. Je laisse cette honte glisser sur ma peau sans briser mon cœur ; j'ai connu tellement pire. Ça fait pourtant mal. Je récupère mon sac lorsqu'on arrive au lycée. Je range patiemment la petite boîte bleue dans la poche la plus discrète de mon sac et me lève. Malcolm me fait un croche-pied et je m'étale de tout mon long sur le sol poussiéreux et les chewing-gums écrasés. Je me tords la cheville mais me relève, comme d'habitude. Je débarrasse mon pantalon de quelques saletés et sors la dernière, boitillant.
Plus que quatre jours.

Cathy est déjà là quand j'arrive. Elle m'embrasse, me demande si je vais bien. Je souris. Bien sûr que je vais bien, Cathy. Pourquoi est-ce que ça n'irait pas ? Parce que je vais rencontrer le regard de mon violeur ? Tu es là aujourd'hui et tu vas parler. C'est la seule chose qui compte.
Elle me dit qu'elle est vraiment contente que je vienne de nouveau en cours, que je lui ai manqué. Elle m'en a déjà fait part hier. Ça me fait sourire, elle me raconte sa soirée, ses parents qui l'agacent. Elle est encore dans cette période puérile où l'on veut seulement contredire l'autorité. Qu'elle est belle, Cathy, elle sourit en parlant, et elle marche avec assurance et légèreté – un peu comme moi avant que Michaël ne me brise. Elle a mis une jolie jupe écossaise et un collant opaque, de grosses bottes noires. Comment fait-elle pour ne pas se soucier du regard des autres ? Ses cheveux bouclés s'agitent. L'une de ses mèches bleues lui tombent dans les yeux, elle la repousse. Qu'elle est belle, Cathy.
La sonnerie.

Après quelques cours, j'ai hâte que la journée se termine. Je suis épuisée et de plus en plus mal. La douleur croît dans mon abdomen. La cloche retentit, nous nous rendons en cours. Cathy et moi nous asseyons à côté et je lui en suis reconnaissante. La professeure attend patiemment que tous s'installent. Les chuchotements se taisent peu à peu, elle commence à parler. Mes yeux quittent bientôt son visage ridé ballottant sur son cou fripé et j'observe les élèves de la classe. Je surprends comme d'habitude des regards sur moi. Certains détournent la tête, un peu gênés, d'autres me fixent, méprisants. Derrière moi, une fille murmure à son voisin en riant :
« Il lui est arrivée quoi, à la pute ? »
Ils pouffent. Je reste de marbre. Je sais que Cathy tourne la tête vers moi, le regard coupable, ne sachant pas si elle doit intervenir ou pas. Je me force à garder mes yeux rivés au tableau. Si je regarde Cathy, les deux adolescents ricaneront encore en me voyant chercher du soutien. Ils riront. La voix aigrelette de la professeure énumère des dates ou des verbes, je ne sais plus.
« Malcolm m'a dit qu'elle a essayé de se suicider. », l'informe le garçon.
Je frémis et me mords l'intérieur des joues pour ne pas lâcher prise. La douleur revient d'instinct – elle guettait. Je me contrôle face à l'incendie qui se déclare dans mon corps. Pourquoi chercher à l'éteindre ? Laissons passer et je me retrouverai en cendres.
J'ai envie de fondre en larmes.
« Sérieusement ? »
Il hoche certainement la tête derrière moi. Le regard de la fille s'incruste dans mon dos, vibre en se plantant dans mon échine. Je ne dois pas pleurer. Ce serait lâche. Il faut que je résiste – ils vont se lasser. Depuis combien de temps me dis-je ça ? Depuis combien de temps sont-ils censés avoir arrêté ?
Arrêter, ils ont peut-être peur de la descente eux aussi, après tout.
« Ouais, Michaël aussi me l'a dit. »
Cathy respire plus rapidement. Je ne dois pas la regarder. Je commence à manquer d'air et la souffrance ancestrale grimace en moi. Je dois me maîtriser. Ne pas flancher ou je le regretterai.
« En même temps si j'étais elle je ferais pareil. »
Ils rient plus fort. Cathy soupire, visiblement en colère, et se retourne en leur crachant avec mépris :
« Mais ta gueule. »
J'ai envie de rire et de pleurer en même temps. Je sais déjà la phrase que l'un des deux va lâcher. T'es pas capable de te défendre toute seule, Lana ?
« T'es pas capable de te défendre toute seule Lana ? »
Ironie douloureuse. Ignorant ce que je ressens, éteignant mes terminaisons nerveuses, je me tourne en soupirant vers la fille et le garçon. Leurs yeux sont terriblement accusateurs et rieurs, je me croirais devant un tribunal composé d'un juge narcissique et d'un avocat superficiel. Je ne sais pas quoi répondre. Je ne peux pas les contrer, eux, tous les gens de ma classe et beaucoup d'autres, non, pas toute seule. Je ne peux pas répondre. Je suis muette, encore et encore ; muette.
« Mais laissez-la ! » s'écrie Cathy avec colère.
La professeure arrête d'écrire et nous voit, tous les quatre en train de parler et de ne pas parler. Elle crie d'un ton fluet :
« Cathy ! Lana ! Retournez-vous ! »
Je m'exécute, Cathy de même en me voyant abandonner. Ils rient et susurrent :
« Encore perdu, Lana. »
Ça me fait étrangement rire. Comme s'ils étaient au niveau de Michaël ! Ils ne m'ont jamais fait autant de mal que lui. Je souris et leur murmure :
« Je ne perds pas contre vous. »
Ils ne répondent que par de petits rires et la professeure les réprimande. Je tourne la tête vers Cathy et nous échangeons un regard fraternel et puissant.
Je viens de retrouver la parole.

Je perds bien vite cette impression d'euphorie et de victoire, quand les cours suivants les insultes pleuvent sur mes épaules comme des coups de fouets. Chacune laisse une coupure qui mettra quelques temps à cicatriser.
J'inspire. Cette douleur quand je respire. J'expire.
Je veux que la journée se termine.

Le trajet en bus est peut-être plus terrible que d'habitude, puisque je sais que Malcolm parle de moi aux gens de ma classe. J'ai peur, je me sens observée par bien plus d'yeux qu'avant. Je me recroqueville sur moi-même, attends que ça passe que ça passe que ça passe.
Je m'échappe du bus dès qu'il freine devant l'abri, je veux m'éloigner le plus possible de tous ces regards sur mon corps.
Devant la maison. La poignée cède difficilement sous ma main. J'entre et j'entends ma mère parler au téléphone d'une voix tendue. Je monte dans ma chambre et balance mon sac dans un coin. Je choisis un vieux CD dans mon étagère et une mélodie mélancolique se mêle aux ronronnements de la ville quand j'ouvre la fenêtre, pour aérer et avoir froid. Pensive, je m'accoude au rebord et observe la rue en contrebas, qui gronde un peu plus fort. Il fait presque nuit, le ciel est d'un bleu abyssal. Les réverbères s'égrainent le long des trottoirs avec la monotonie urbaine qui leur est propre. Je déteste leur lumière – elle est fausse et laide. Je songe un instant que l'ange était moins réel que cette clarté, puis je chasse cette pensée de mon esprit. Je ne dois plus penser à l'ange. Il ne reviendra pas. Il ne me conseillera plus de rêver. Il a été aussi lâche que moi, mais ne s'est pas réveillé. Que devient-il ? Tombe-t-il encore ? Infiniment ? Seul ? L'ange. Disparu quand j'ai tellement besoin de rêver.

Au dîner, alors que je ne m'y attends pas, ma mère me serre doucement contre elle. Je me raidis et me dégage sèchement. Sa douleur me frappe de plein fouet. Quelle fille suis-je pour infliger à celle qui m'a donné le jour cette distance et cette froideur ? Je voudrais me frapper. Le visage de ma mère se crispe un instant, une grimace de souffrance le traverse, puis elle sourit. Elle est tellement plus belle quand elle est heureuse. Je l'enlaidis. La douleur qui s'étire en moi me déchire. Je serre les poings, enfonçant mes ongles dans mes paumes en imaginant la lame du couteau dans mes veines. Je prends place à table et attends que ma mère me raconte sa journée. Seulement, c'est en silence qu'elle dépose sur la table un gratin brûlé. Elle s'assoit, toujours muette, et commence à manger, les yeux dans le vague, les sourcils froncés. J'hésite pendant quelques minutes à prendre la parole. Je me lance enfin :
« Il y a un problème, maman ? »
En m'entendant l'appeler ainsi, elle plonge son regard brun et chaud dans le mien. Elle se force à sourire et me répond, en avançant une main indécise vers moi :
« Non ! Non, ne t'inquiète pas. Tout va bien. »
Tournant ma cuillère entre mes doigts, je demande si c'est lié à son travail. Elle secoue la tête, encore ce masque sur le visage, et m'enivre de paroles rassurantes. Je fais semblant d'y croire. Après l'avoir aidée à ranger la cuisine, je regagne ma chambre. Arme à la main, je fais couler le sang. Afin de renforcer la douleur physique, je me répète ce pour quoi je me scarifie. Pourquoi je mérite de souffrir.
Ta mère que tu n'aimes pas.
Je lui offre ma souffrance, je la leur offre à tous ! Je suis née pour souffrir. Haïssez-moi, détestez-moi, c'est mon destin. Mais ne faites pas l'erreur de m'aimer, pauvres idiots : je ne suis pas faite pour ça.

De retour dans le couloir. Tout se passe comme d'habitude. La même distance à parcourir sous son regard lubrique et hautain, la même porte à franchir, le même manuel posé sur le même bureau. Le même coup de poing au visage et la même chute sur le carrelage. Puis tous les gestes violents : le baiser et les vêtements qu'il m'enlève, le viol en lui-même, la main sur ma jambe après. Il parle bien sûr, chacune de ses phrases que je connais par cœur résonne.
Douleur et douleur et douleur, je me suis fait violer, encore, comme d'habitude. Je n'ai plus de ventre, plus de visage, je suis devenue un monstre. Que chaque partie de mon corps qu'il a touchée disparaisse.
La porte claque.
C'est lassant, toujours la même chose.

À midi, à la fin des cours, Cathy et Michaël m'attendent devant le lycée. Mon amie se rapproche de moi tandis que je me positionne face à l'adolescent. Il tire longuement sur sa cigarette. Cathy inspire profondément et m'annonce, un peu anxieuse :
« Je… J'ai discuté avec Michaël. »
Je hoche la tête avec un faux sourire pour l'encourager à parler. Je ne veux rien savoir de la suite. Tout ce qui concerne Michaël ne m'intéresse pas. Ça me fait juste mal.
« Tu sais, en anglais, ceux qui ont dit qu'il avait dit... »
Elle est si maladroite. J'acquiesce rapidement pour lui faire signe que j'ai compris. Michaël ne me lâche pas des yeux. J'ai cette impression, toujours la même, d'être nue face à lui et qu'il sait tout de moi, me possède toute entière. J'inspire longuement et me mords la langue pour atténuer ma petite souffrance. Bouge pas ta gueule il a posé ses mains sur mes cuisses et écarté mes jambes.
Larmes aux yeux, cri à la gorge.
« Bref, il m'a expliqué. »
Je détourne le regard – encore perdu. La douleur est intense et profonde. Je contrôle mes tremblements et clos mes paupières quelques secondes. Je sens encore ses mains, je voudrais arracher ma peau. Je veux partir d'ici mais Cathy, Cathy ne comprendrait pas.
« Qu'est-ce que tu as dit, Michaël ? »
Je ne veux pas prononcer son prénom. Je le déteste. J'en ai peur. En le nommant, je sens encore ses lèvres dévorant les miennes. Je vomis ces trois syllabes. Un haut-le-cœur que je contiens en crispant mes poings dans mes manches trop longues.
Michaël prend délicatement sa cigarette entre ses doigts – ne rien penser à propos de ses doigts.
« Ils n'ont pas compris ce que je leur ai raconté. Je... »
Il ment. Il ment effrontément, dans quel but ? Je reste ici pour Cathy. Il me parle pour me faire du mal, encore ? Il ne s'est pas lassé ? Je souris, un peu froide. Il semble saisir le message que je lui envoie et ajoute :
« Bref, je suis désolé si jamais ça t'a posé des problèmes. »
Je me suis fait insulter, encore, et ils se sont moqués de moi parce que j'ai été faible. Ça allait, ça n'était pas aussi terrible que le jour où je me suis fait violer.
Mon corps, mon corps est en feu, c'est insupportable d'être physiquement présente. J'ai envie de vomir, de pleurer, de m'effondrer sur le sol recouvert de mégots. Mon cauchemar me revient en mémoire chaque fois que mon regard tombe sur Michaël.
« C'est Cathy qui t'a demandé de réciter ça ? »
Mon amie et lui m'assurent que non. Je croise le regard de Cathy. Ses yeux bleus rayonnent d'espoir. Ça semble tellement compter pour elle ! M'aider, faire en sorte que Michaël ne me fasse plus de mal et que tout le monde s'aime. C'est naïf, c'est stupide, Cathy. Tu le sais bien, non ? Bien sûr que non. Cathy n'a pas encore vécu, Cathy n'a pas connu la souffrance dévorante qui fait perdre l'esprit et renaître le corps. Elle n'a pas besoin de savoir qu'il existe des gens qui meurent et qui se font violer. Je me demande quelle serait sa réaction si elle apprenait ce que Michaël m'a fait.
Que t'a-t-il fait Lana il t'a violée violée violée.
Est-ce que Cathy se rend compte que c'est absurde et que les excuses n'effacent pas tout ? À quoi mène cette conversation ? Sans doute à la déculpabiliser. M'imposer ces moments passés sur le trottoir auprès de Michaël la faisaient se sentir mal, certainement. À présent que nous nous sommes expliqués, tout ira mieux ? Elle est si naïve Cathy. Ça ne peut pas s'améliorer. J'accepte seulement de subir ces longues minutes sous le regard de Michaël. Je signe le contrat. Lana, acceptez-vous de côtoyez Michaël, votre violeur, votre harceleur, plusieurs fois par jour pour le bien et le bonheur de votre amie Catherine ? Oui, je le veux.
Cathy, est-ce que tu te rends compte de ce que tu me demandes ?
Violeur violeur violeur, et personne ne saura jamais ce que ça veut dire.
« Bien sûr que non, soupire Michaël. Je suis sincère. Je m'excuse vraiment. »
Pourquoi s'excuse-t-il ? Pour les insultes à longueur de temps ? Ou bien, pour ce petit viol dans une salle de classe déserte ?
« Je veux juste qu'on oublie. »
Il veut que j'oublie, je ne demande que ça, Michaël. Je ne demande qu'à oublier ce que tu m'as fait subir.
Il me sourit et tente d'adoucir l'hypocrisie qui baigne ses yeux. Cathy m'agrippe le bras et sourit également, vraisemblablement soulagée. Enfin libre de passer du temps avec lui. J'acquiesce.
« D'accord. Merci. C'est gentil. »
C'est gentil Michaël, c'est gentil de présenter tes excuses de menteur. Mais je ne te fais plus confiance. J'ai mal, j'ai tellement mal.
Il ajoute, recrachant une fumée bleuâtre :
« J'essaierai de parler aux autres. J'espère que tu me crois, je veux vraiment que tu me pardonnes. C'était stupide. On est au lycée, maintenant. »
Il est plutôt convaincant. L'adolescent qui veut devenir mature et innocent – trop tard pour ça. Cathy semble avaler ses mensonges un à un. Je réponds que j'accepte ses excuses. Il sourit, passe la main dans ses cheveux châtains comme il a fait dans les miens – j'voudrais qu'tes cheveux soient plus longs, et me demande innocemment si je suis là samedi, dans deux semaines.
Sa voix, sa voix insupportable. Il jette sa cigarette par terre et la piétine.
« Pourquoi ? » réponds-je, méfiante.
La semelle qui écrase le mégot, j'ai un vertige mais ne perds pas l'équilibre.
La fumée s'enroule autour de Michaël, mais son regard profond reste visible, fixé sur moi. Mon cœur s'affole tandis que les souvenirs crissent dans mon esprit. Je voudrais me jeter sur le sol, me tenir la tête entre les mains et hurler jusqu'à n'en plus pouvoir. Vomir aussi, j'ai tellement envie de vomir. Je veux vomir la douleur ou tous ces cris refoulés. L'adolescent m'annonce enfin, avec ce petit sourire vainqueur :
« J'organise une fête. Tu peux venir ? »
Tu peux venir ? Tu peux venir ?
La voix de Michaël regorge d'intonations terriblement proches de celles de mes cauchemars. Il le fait exprès, chacun de ses actes est calculé. La souffrance éclate. Je ne pensais plus entendre cette phrase que sous forme d'écho.
Je voudrais éprouver n'importe quoi d'autre, plutôt que ça. C'est insoutenable. Le hurlement qui enfle entre mes cordes vocales racle ma gorge et me fait mal. Qu'il sorte et qu'on me prenne pour une folle. Rester stoïque est surhumain. Je veux laisser tomber et devenir un chien, je veux hurler.
Tu peux venir ?
Comme si je revenais vers la silhouette au fond du couloir. Je ne crois pas une seconde à ses excuses, à ses faux-semblants et à ses sourires hypocrites – tout simplement parce que j'y ai cru une fois et que je l'ai payé cher. J'extorque une dernière phrase de ma gorge, elle racle mes lèvres en lambeaux :
« Je demanderai à mes parents. »
Il sourit. Il a gagné tous nos combats aujourd'hui. Je sais que je vais m'effondrer si je ne m'éloigne pas de lui rapidement.
Cathy et moi partons toutes les deux prendre notre bus, et les yeux de Michaël détaillent mon dos comme ils l'ont fait il y a deux ans.
Tu peux venir ?

De retour dans ma chambre, j'éclate en sanglots. Je pose mes mains sur mon ventre, le griffant dans l'espoir de faire sortir la douleur qui y siège. Soudain, un nouveau haut-le-cœur, je me précipite dans la salle de bain et vomis. Une crampe dans le ventre, une contraction, encore et encore. Dix minutes passées à vomir. Faire sortir cette douleur.
Je devrais rêver, je devrais rêver. C'est ce que l'ange me conseillerait s'il était encore là. Mais il est parti, depuis, et je ne l'entends plus, je ne le vois plus, il ne m'empêche plus de faire des cauchemars ou d'avoir mal. À présent, je ne peux plus rêver ! Je reste ancrée, attachée, menottée à la réalité. Je me dois de suivre et d'écouter, d'être. Je dois subir cette existence futile et douloureuse. Adieu, les rêves et l'ange. Place à la vie et à la souffrance.
Je saisis mon couteau et, pleurant parce que tout est si terrible, parce que mon destin ne sera jamais tendre, je trace des traits écarlates sur mon poignet qui ne cicatrise plus.

(Intervention des étoiles)

Couloir, poussière et ombres. Ce manuel à récupérer. Je m'avance, étonnée de marcher comme si je n'avais pas mal. Je jette un regard à l'extérieur, le ciel est sombre. Michaël, au fond du couloir, m'appelle. Quelque chose ne va pas. Je me retourne, j'attends quelque chose. Quelqu'un ? Je me demande où je suis. Ce lieu semble réel, sans l'être. Je ne devrais pas être là, n'est-ce pas ? Quel jour sommes-nous ? Pourquoi suis-je au collège quand je devrais être au lycée ? Je ne comprends pas. Je ne sais pas quoi penser.
Je m'avance un peu vers Michaël. Ne faisait-il pas nuit, avant ? N'étais-je pas allongée sur mon lit en essayant de m'endormir ? Aussitôt, le bâtiment frissonne. La silhouette tremblote. Je suis certainement dans un rêve.
En prendre conscience manque de me réveiller. Mais je m'accroche à ce cauchemar. Je suis toute-puissante à présent. Je peux faire ce que je veux ; en apparence. Puisque même en rêve je n'ai pas la force suffisante pour affronter Michaël. Je dévisage longuement l'adolescent, me rapproche un peu. Nous sommes face à face. Il ne me demande pas pourquoi je rougis – puisque je ne rougis pas. Je me demande un instant si le cauchemar a son identité propre ou s'il est seulement un souvenir mais décide de ne prendre aucun risque. Avec une haine profonde pour ma lâcheté et un soulagement intense, je me réveille.

J'ouvre les yeux, le cœur battant, se jetant contre ma cage thoracique avec violence. Que s'est-il passé ? Je ne comprends pas. Je me suis rendue compte que ce que je vivais était un rêve et je me suis réveillée. C'est simple. Ça pourrait l'être. Seulement c'est la première fois que ça m'arrive, la première fois. J'ai réussi à lui échapper.
Pourquoi ai-je aussi mal, alors ?
Pourquoi ai-je aussi mal alors, je me lève quand même. Ça me donne envie de vomir.
En prenant ma douche, j'observe les nombreuses zébrures rouges qui parsèment ma peau pâle. Mon corps entier me brûle, je serre les dents et j'oublie la souffrance. La douleur physique est tellement forte que j'ai les larmes aux yeux, c'est agréable. En bas, ma mère est en train de travailler, elle part tôt. J'arrive à l'heure à l'arrêt de bus. Malcolm me frappe, Nathan m'insulte. Un coup pour la sale pute. Au lycée, Cathy parle. Les cours s'enchaînent.
C'est en français que la journée prend un peu son envol, échappant à la monotonie.
Alors que nous venons de nous installer, le professeur nous annonce :
« J'espère que vous n'avez pas jeté la séquence sur la poésie. »
Plusieurs élèves échangent des regards rieurs : trop tard. Toutes les feuilles, tous les textes étudiés, sont déjà chiffonnés au fond d'une corbeille. Je les ai gardés. C'est un souvenir, la poésie est intemporelle.
« Vous avez un poème à me rendre, dans deux semaines. »
Étonnamment, apprendre que j'ai un simple poème à rédiger pour la rentrée réveille la douleur. Cela sonne comme l'accord final qui clora l'ère de l'ange et des rêves. Comme si ensuite, je devais l'oublier. Cesser de m'accrocher à l'espoir futile de son retour.
« Vous n'avez aucune contrainte, précise-t-il. Seulement celles que vous impose votre étroit esprit. »
Je sors mon agenda, Cathy me glisse qu'elle n'a aucune idée. Je lui réponds que moi non plus. Comment peut-on choisir les mots pour exprimer ce qu'on ressent ? Quand le corps le fait si bien.
Le cours passe. Penser à l'ange m'a fait mal, j'essaie de m'éloigner un peu de la réalité, c'est vain ! Il n'est pas là. Je ne peux plus rêver. Ma souffrance ricane comme les adolescents autour de moi. La sonnerie retentit, ils bondissent et sortent de la salle. Je range lentement mes affaires, quand le professeur m'interpelle :
« Lana ? Puis-je vous voir un instant ? »
Cathy et moi échangeons un regard et il ajoute d'un ton amusé :
« Ça ne durera pas longtemps. Vous pouvez y aller, Catherine. »
Elle hoche la tête, m'assure qu'elle m'attendra aux casiers et file dans le couloir.
Le regard perçant du professeur de français est fixé sur moi et je me sens extrêmement mal à l'aise. Je tente de refouler les souvenirs qui m'étouffent. Mon cœur bat trop vite, j'essaie de me raisonner. Ma peur démonte chacun de mes arguments et je suis persuadée de la malfaisance de l'adulte. Luttant pour ne pas pleurer, je recule un peu et m'appuie contre une table. La poussière danse dans les rais de soleil qui strient la pièce.
« Vous sentez-vous bien ? »
Je lui lance un regard surpris. Je ne m'attendais pas à une telle question de la part d'une personne autre que Cathy ou ma mère. J'acquiesce précipitamment.
« Parce que, voyez-vous, je n'en ai pas l'impression. »
Je surveille chacun de ses gestes. Il range ses affaires dans sa vieille sacoche de cuir.
« Vous êtes épuisée. Il faut dormir, vous savez. »
Je le laisse parler. Je n'ai pour l'instant pas la force de démentir.
« Un peu absente, aussi. »
Si seulement je l'étais ! Si seulement je pouvais encore rêver ! Les larmes s'emparent de mes yeux et viennent faire de mes iris des diamants futiles.
« J'aimerais rencontrer vos parents, pour savoir s'ils ont le même ressenti que moi. Qu'en dites-vous ? »
À présent qu'il m'a donné la parole, je peux me défendre.
« Je ne sais pas. Tout va bien. »
Il laisse un instant le silence planer, plante son regard vif dans le mien. Puis, tranquillement, il enfile son long manteau noir et répond sans insister :
« Comme vous voudrez. »
Nous sortons de la salle, alors que je m'éloigne et qu'il verrouille la porte, il me lance :
« Mais n'oubliez pas, Lana : le corps est souvent trop faible pour pouvoir exprimer les plus lourdes peines. »
Je le salue et m'enfuis.

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Dernière édition par Maze le Dim 22 Mai - 15:36, édité 1 fois
 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Lun 16 Mai - 21:26

ET DONC la suite Smile Vraiment désolée ^^


Le soir, encore à traîner sur le trottoir avec Cathy et Michaël. Nous parlons de sa fête. Il semble ravi d'étaler sa popularité et sa richesse aux yeux de tous. Ses parents ne seront pas là et nous aurons l'étage, le rez-de-chaussée et le sous-sol rien que pour nous. Nous pourrons rester jusqu'à environ trois heures du matin. Je souris cyniquement à cette idée ; passer une partie de la nuit chez Michaël est la pensée la plus insolente qui m'est venue depuis l'ange. La plus aberrante et la plus stupide.
Les yeux de Michaël effleurent Cathy et me poignardent. Je me laisse faire. Peut-on vaincre un regard ? Je déteste cette manière qu'il a de m'observer ; comme s'il retirait un à un mes vêtements. Et ce petit sourire en coin qu'il affiche toujours, qu'il me destine bien trop souvent. Il me nargue. Il sait parfaitement qu'il me fait souffrir par sa seule présence et il y prend plaisir. Qu'importe sa manière de faire, il joue toujours avec moi. Je voudrais devenir transparente, qu'enfin il ne puisse plus me regarder. C'est si douloureux !
C'est pas parce que t'es belle. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. Qu'est-ce que t'es conne !
Je sais. Je sais ! Je l'ai déjà entendu des centaines de fois.
Cathy est souriante. Elle fait semblant de regarder Michaël – l'admire en réalité, et l'écoute parler avec attention. Elle est radieuse. Je la trouve jolie quand elle est heureuse, quand elle n'est pas inquiète pour moi. Je suis sa seule raison d'être triste – et si c'est torturant de le savoir, ce fut déchirant à admettre. Je la détruit. Égoïstement, je la force à rester avec moi quand elle pourrait aller vers tant d'autres personnes bien plus intéressantes. Je dépose ces phrases dans un coin de ma tête pour me les hurler ce soir, couteau en main.
Cathy parle de sa première fête. Michaël la regarde, intéressé. Il pourrait être beau ; cependant cet air malsain qui lui colle à la peau atténue son charme. Même dans ses yeux sombres, cette douce instabilité s'esquisse et pose question. Il bouge un peu, se balance d'un pied sur l'autre, nos épaules se touchent presque. Nos doigts s'effleurent un instant.
Ses mains ses mains ses doigts partout dix doigts sur mes cuisses.
Je me recule instinctivement, peut-être trop brusquement ? Cathy marque une pause, reprend. J'inspire bruyamment et dis avec empressement que je dois y aller. Cathy semble un peu déçue, elle m'embrasse. J'esquisse un pas pour partir, mais Michaël saisit ma main. Saisit ma main, je fais volte-face et me dégage vivement. Une expression scandalisée sur le visage comme s'il venait de rompre un accord.
« Tu me dis pas au revoir ? »
Je le regarde. Ce que j'éprouve est indescriptible. La tristesse et la douleur et la honte, bien sûr, mêlées à une sorte de crainte. Depuis combien de temps ne m'avait-il pas touchée ainsi ? Retenue ainsi ? Je sens que je vais éclater. Vomir. Dans ses yeux, une lueur amusée et cruelle scintille innocemment. Ne pas fondre en larmes. Il semble me prévenir de l'enfer que je vais subir dans les prochains jours, que ce qu'il vient de faire n'est que le début. La souffrance qui m'envahit manque de me projeter à terre. Rassemblant le peu de force qu'il me reste, je déclare, placide :
« Au revoir. »
Et ça écorche ma langue – ma langue et la sienne, je me souviens de sa bouche dans la mienne. Seulement trois syllabes qui sont impossibles à prononcer mais que je dis quand même. Je suis obligée. Pour Cathy.
Je leur échappe, avec toujours cette lâcheté sur les épaules. Je suis en larmes dès que j'ai le dos tourné. J'ai fui pour la deuxième fois de la journée.

Je me sens stupide et je me hais. J'ai hâte de rentrer et de me faire du mal, c'est la seule solution pour échapper à la douleur aujourd'hui. J'ai l'impression que ma main me brûle, il a laissé traîner ses doigts sur ma peau, depuis combien de temps ça n'était pas arrivé ? J'ai mal, tellement mal, au ventre surtout. Il y a quelque chose à l'intérieur de mon abdomen, j'en suis persuadée. Un monstre de souffrance, une souffrance monstrueuse.
J'attends mon bus longtemps, seule et dévastée, rongée par les souvenirs et la terreur. Autour de moi, des jeunes en bande qui parlent et rient fort. Ils sont heureux, ces imbéciles. Je voudrais croire qu'ils n'ont pas mal pour me plaindre et me complaire dans ma souffrance.
Je ne mérite pas d'être heureuse. Je le sais. C'est mon devoir d'être triste. Pourquoi espérer autre chose de ma petite vie ?
Mais ça fait tellement mal.
Dans le bus, Nathan et Malcolm se moquent de moi. Ils disent que je suis stupide. Ils demandent leur avis aux élèves qui nous entourent. « Vous, vous la trouvez comment ? » Qu'ils se taisent. Je sais que je suis laide et inutile et stupide et idiote. Je ne leur dis pas. À quoi bon ?
« Et toi, Lana ? Tu penses quoi de toi ? »
Quelques rires retentissent dans le bus. Malcolm se rengorge, fier d'être la cible des regards admiratifs des collégiens. La souffrance est difficilement supportable. J'ai les larmes aux yeux. Je sais qu'ils se moqueront de moi quelle que soit ma réponse. Je ne peux rien dire.
« Elle ne répond jamais rien. »
Ma main, elle brûle. Je voudrais la couper et tant pis pour mes cinq doigts. Cinq doigts pour en oublier dix c'est une bonne affaire.
Mes joues sont brûlantes. Je me recroqueville sur moi-même. Rester muette n'est pas une solution, mais c'est la meilleure chose à faire. Je me déteste tellement.

Arrivée à la maison, je marche lentement jusqu'à chez moi. Sitôt assise sur mon lit, je sors mon couteau et me décharge de toute la douleur qui pèse sur mes épaules osseuses.
Le sang coule, goutte à goutte écarlate, et je me répète les insultes entendues toute la journée.
Stupide idiote chiante salope regarde son maquillage fait pute attends c'est un mec ou une fille quelle conne ça me saoule je suis à côté d'elle  pas de chance elle est là je l'avais pas vue Lana t'es muette.
Le sang coule.
Cathy que tu emprisonnes dans une relation duelle. Michaël que tu n'as pas la force d'affronter. Ta lâcheté devant tes souvenirs. Ton incapacité à oublier. Cette laideur qui émane de toi. Tout ça. Toi, Lana.
Le sang coule.

Plus tard. La sensation d'être vide de tout autre chose que la douleur est épuisante. Les souvenirs de la journée passent et repassent dans ma tête. Me scarifier ne les efface pas. J'ai essayé de travailler sans réussir. J'ai seulement pleuré comme une enfant. Je me sens perdue. J'ai l'impression qu'ils ont gagné, qu'ils m'ont réduite à néant. Je continue à me battre quand la guerre est déjà terminée. Puisque c'est mon destin. Puisque je suis en vie et que je dois exister jusqu'au bout. Je pourrais me demander pourquoi lutter ; seulement pour rester debout. Avoir mal mais rester digne. Qu'ils se moquent ! Qu'ils me haïssent ! Ils ont raison. Mais ils ne me retireront pas tout.

Je la détruis=> détruit
Me scarifier ne les effacent pas => efface
volt-face => volte-face (Ampère sort de ce corps !)
 
Rêves

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mer 25 Mai - 13:45

Lana ne rêve plus... étant donné que c'est le titre du roman, ça fait drôle. Elle a perdu le seul rempart qui lui restait. J'ai vraiment cru (pauvre naïve que je suis) qu'elle n'allait pas replonger... 
Tu décris les autres lycéens (exceptée Cathy) d'une manière très cruelle, mais c'est vrai qu'ils sont la moitié de la douleur de Lana... J'ai l'impression que tu es de plus en plus cruelle, c'est horrible mais j'adore 
J'ai imaginé au moins cinquante scénario pour la fête de Michaël, je crains le pire pour Lana  Sad





La porte de nos rêves n'est pas si loin de celle de nos cauchemars.




                                                                                                                                                                   
 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Sam 28 Mai - 20:44

Oui, ce n'est plus très logique xD Je pensais changer le titre en "Lana" plus simplement.
Je suis désolée c'est vrai que ce n'est pas positif du tout ^^
Eh eh merci beaucoup Very Happy

Voici la suite :3


Le soir, j'essaie en vain de trouver le sommeil. Demain auront lieu mes derniers cours avant un petit week-end de deux jours. J'ose à peine y croire. Deux jours, un répit de quarante-huit heures, c'est déjà beaucoup. Deux jours sans être agonie d'injures, délivrée de tous ces gens. Il reste peu de semaines avant les vacances, ça se passera bien, j'aurai juste à serrer les dents et ne pas faire attention. Puis la période sera terminée.
La fête me revient brusquement en mémoire.
Quelle idiote je suis.
C'est étonnant. Mon corps entier me crie de refuser, cependant j'hésite. J'ai l'espoir futile de briser mon image, de me faire accepter par ces gens qui me haïssent. Mon petit cœur stupide frétille à cette idée. Comme si Michaël m'avait invitée pour cette raison. Non, il veut simplement que son jouet vienne à domicile se faire torturer. Tu peux venir petite poupée. Je sais cela pertinemment, je le sais. Mais j'aimerais être plus forte que lui. Ne plus le craindre comme je le crains. Le regarder droit dans les yeux, qu'enfin ce soit lui qui perde contre moi. Je veux prendre ma revanche sans user de la force ou de la haine. Juste, pouvoir le mépriser. Réussir à être son égale. À reprendre le pouvoir sur mon corps. Qu'il ne contrôle plus la douleur qui hurle en moi.
C'est insensé ! Absurde et impossible. Rester droite quand les souvenirs me terrassent. Être debout quand il m'immobilise sur le carrelage. Garder ma dignité quand il me viole.
C'est impossible, n'est-ce pas ? L'ange me proposerait de rêver, de m'échapper, mais je veux faire face ! Je ne peux plus fuir dorénavant. Ce n'est pas à mon destin de me conduire, mais à moi de le diriger.
Je repense à cette députée qui porte plainte.
Je m'endors, et cauchemarde.

Je suis dans le couloir et Michaël est au bout. Il semble m'attendre. Je m'avance sans me poser plus de questions – il ne doit pas m'empêcher de me rendre dans la salle de classe. Je suis un peu gênée, il me détaille tandis que je marche vers lui. Je n'aurais pas dû mettre mes talons. Lorsque je parviens à sa hauteur, il baisse son regard sur moi et me demande, moqueur :
« Pourquoi tu rougis ? »
La voix charmeuse un peu traînante, les mots lancinants comme le sera la douleur ; pourquoi tu rougis parce que tu me regardes comme si j'étais un morceau de viande, alors que je ne suis pas belle.
J'ouvre la porte et me faufile dans l'interstice, Michaël écarte en grand le panneau de bois. Je cherche du regard mon livre, il est posé sur un bureau. Je regarde au dos de la couverture pour vérifier si mon prénom est bien marqué. Je demande à Michaël pourquoi il est ici mais il ne répond pas. Je range le livre plastifié dans mon sac.
Je vais sortir, il est galant et me laisse passer avant de changer d'avis et de me jeter au sol. Je bascule, tombe sur les carreaux bruns et jaunes ternes. Il s'agenouille devant moi, je vais ouvrir la bouche mais il me plaque contre le sol et s'assoit sur mon ventre, me coupant la respiration. Il murmure entre ses dents :
« Bouge pas. »
Il agrippe mon haut et tente de me l'enlever, il me frappe je crie.
« Ta gueule. »
Je commence à paniquer et je me débats, mais il a plus de force que moi. Beaucoup plus. Je refuse qu'il me fasse ça je refuse !
« Obéis. »
Toujours ces ordres froids et placides, il ne hausse même pas la voix. Se rend-il compte de ce qu'il fait ? Je me mets à pleurer, je n'ose même plus crier de peur de me faire frapper, tais-toi ça durera moins longtemps moins longtemps moins longtemps. J'ai mal !
« J'voudrais qu'tes cheveux soient plus longs. »
Ses doigts qui caressent mon crâne et j'ai l'impression qu'ils l'entaillent. Michaël rends-moi mes vêtements rends-moi mon corps rends-moi mon âme. J'ai beau supplier, il n'entend pas, il n'écoute pas. Il est trop concentré. Il faut que ça s'arrête, je vais devenir folle de douleur. Arrête je t'en prie arrête. Folle de douleur de douleur de douleur.
Des minutes qui s'écoulent je suis prisonnière de ses mains de ses jambes de ses crocs ; puis il me libère. En se rhabillant et en me laissant dévêtue il me lance :
« C'est pas parce que t'es conne. C'est parce que t'es muette. Parce que t'es conne aussi. Qu'est-ce que t'es conne ! »
Je sanglote, mes larmes trempent mes joues. Je ne peux pas bouger. Ça va faire trop mal.
Il se rapproche de moi, j'ai une violente convulsion, une autre quand il pose sa main sur ma jambe.
« Tu diras rien, je te fais confiance. »
Il a posé ses mains sur mes cuisses et écarté mes jambes.
La porte claque.

Il fait nuit et il est tard, encore. Je sais que je ne parviendrai pas à me rendormir. Pas après ça. J'ai bien trop mal. Les yeux grand ouverts, assise et repliée sur moi-même, j'essaie de ne pas penser. Je jette un regard à mon reflet dans l'étroit miroir face à moi ; je croise mon regard dévorant mon visage. Lentement, je repousse mes draps et enfile mes hautes chaussettes. Par-dessus ma chemise de nuit je passe une veste, et sors de ma chambre. Je ne veux pas rester une minute de plus ici. Pas alors que je vais passer encore des heures à penser à Michaël et à ce qu'il m'a fait. Éclat de douleur. Je descends rapidement les escaliers, en essayant d'être discrète, avance prudemment dans le couloir et saute une marche sur deux avant d'arriver au rez-de-chaussée, dans l'entrée. J'ouvre la porte et me jette dans l'hiver.
Dehors, les réverbères sont éteints, il n'y a pas un bruit. J'éprouve le besoin stupide de m'éloigner le plus possible de ma chambre, de tout ce qui m'est connu, alors je me mets à courir au milieu de la chaussée, pieds nus, je m'essouffle sans vouloir m'arrêter. Aucune destination précise, juste cette envie de partir. Pourquoi aller quelque part quand on a simplement besoin de marcher ? J'échoue à quelques lotissements de ma chambre, c'est suffisant pour mes pauvres poumons qui semblent avoir fondu. Je m'assois à côté d'un banc solitaire dans le halo d'une lune morne. Le goudron est glacé. Les arbres et les maisons ne sont que des silhouettes noires. On n'en distingue pas plus, la ville soudain – à défaut de la vie – s'est simplifiée. Quelques fenêtres percent l'obscurité, certainement de quelconques adolescents qui refusent de dormir. Le vent froid et mordant gèle mes cuisses – il y a posé ses mains et les a écartées, douleur – et mon visage. Ça me fait du bien. Je voudrais rester là encore longtemps, mais je ne peux pas. Il faut que je rentre. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est, peut-être deux heures du matin. Il faut que j'y aille. Au-dessus de moi, à cause de tous les nuages, il n'y a aucune étoile. Ça me rassure un peu, étrangement. Dans l'obscurité totale on ne voit aucune silhouette au fond d'un couloir. Je me lève doucement, chancelle, m'appuie lourdement contre le banc et fais quelques pas hésitants avant de reprendre ma route de manière plus assurée. J'ai l'impression d'être ivre. Je reviens à la maison paresseusement, profitant du froid glacé sur ma peau tachetée de roux. Arrivée devant chez moi, j'entre et sans bruit, aussi muette que d'habitude, je retourne me coucher.
Petit à petit mon corps se réchauffe et je recommence à avoir mal. Je saisis le couteau, la tête pleine de cauchemars. Il a posé ses mains sur mes cuisses et écarté mes jambes. Ta gueule. Tu diras rien, je te fais confiance. Je strie mes cuisses, le couteau passe et repasse là où les doigts de Michaël se sont posés, dix doigts sur mes cuisses mes cuisses mes cuisses. Lavons les souvenirs dans le sang, chassons ces mains par l'hémoglobine.
Il manquait le « Tu peux venir ? ». Il manquait ces trois petits mots mais je me suis quand même fait violer.
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Mer 1 Juin - 17:41

Après un long silence, me revoici pour suivre la suite des aventures de Lana ! D'ailleurs, je pense que tu ne devrais pas l'appeler "Lana" tout court, trouve un autre verbe si ce n'est pas "rêve" Wink

Je ne sais pas si c'est parce que je n'étais pas assez attentive la première fois ou à cause de ton erreur (je n'ai pas fait l'effort de comparer les deux versions et ma mémoire est plus limitée que je ne le croyais), mais je n'avais pas compris tout de suite que Lana revivait encore et encore son cauchemar.
Du coup, je pensais que Michael l'abordait tranquillement, longtemps après le viol, pour lui demander quelque chose et qu'elle, naïve, croyait qu'il allait s'excuser. Du coup, vu que ce n'est pas le cas, oublie ma remarque sur sa réaction que je ne trouvais pas vraisemblable, elle l'est tout à fait, évidemment !

Maze a écrit:
Je sais. Je sais ! Je l'ai déjà entendu des centaines de fois.

Cette phrase m'a fait rire bêtement. Mais elle est très ingénieuse, c'est vrai, alors bravo. Et c'est vrai qu'on n'en peut plus de l'entendre (ce qui est très bien).

Maze a écrit:
cet air malsain qui lui colle à la peau atténue son charme

Je mettrais un mot plus violent que "atténuer". Atténuer c'est "il a beaucoup de charme, mais il en aurait encore plus s'il n'avait pas cet air malsain". Je pense qu'il vaudrait mieux un mot qui dise "Il pourrait avoir du charme, mais ce air malsain le défigure complètement".

Maze a écrit:
Comme si Michaël m'avait invitée pour cette raison. Non, il veut simplement que son jouet vienne à domicile se faire torturer. Tu peux venir petite poupée.

Proposition : ou alors Michael ne pense pas que Lana viendra vraiment. Il se moque d'elle parce qu'il la croit trop faible pour accepter, c'est une humiliation supplémentaire ? C'est totalement idiot de vouloir faire de la psychologie de personnages, mais je propose comme ça, à toi de voir si tu es convaincue Smile

Et puis mes petites mentions spéciales :

Maze a écrit:
Ils sont heureux, ces imbéciles.

Maze a écrit:
Cinq doigts pour en oublier dix c'est une bonne affaire.

Bon courage à toi pour la suite, je serai toujours ta fidèle lectrice ~

 
Maze

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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Ven 3 Juin - 21:29

Merci beaucoup tu es adorable ! Smile Merci de prendre du temps pour ça !
Oh oui tous ces conseils sont parfaits merci beaucoup Smile Comment fais-tu x)
Contente que ça te plaise autant Smile Merci à toi, fidèle lectrice !


Au matin, il est si difficile de se réveiller ; même en sachant que c'est le dernier jour de cours avant le week-end. Les yeux presque fermés, brûlés par la lumière trop vive de ma lampe allumée à l'aveugle, je sors de mon lit.
Tout en buvant ma tasse de lait chaud, je me remémore mon cauchemar en boucle. Cette phrase que je suis parvenue à éliminer et ces mains sur mes cuisses que je suis incapable de chasser. Aujourd'hui il y aura des regards que je ne pourrai pas éviter. Je ne veux pas y aller. C'est une pensée primaire, enfantine. Je ne veux pas y aller. Parce que j'ai peur, parce que j'ai mal, tout simplement. Je ne veux pas me rendre au lycée parce que je ne veux pas supporter tous ces yeux pesant sur moi.
Nausée de douleur.

Je me retrouve, sans trop savoir comment, assise dans le bus à essayer de lire. Derrière moi Malcolm et Nathan discutent. Je n'écoute pas vraiment, jusqu'à ce qu'une phrase m'interpelle.
« Du coup c'est quand ? Samedi prochain ? »
Je lève les yeux de ma page.
« Ouais, pas demain mais après. »
C'est la date de la fête de Michaël. Une tension rigidifie mes muscles, je me fige.
« Tu pourras m'emmener ? Mes parents peuvent pas.
- Ouais t'inquiète. »
Ils remarquent sans doute que je ne me sens pas bien, puisque Malcolm me lance, agressif :
« Qu'est-ce que t'as ? »
Je n'ose pas lui demander s'ils parlaient de la fête. J'ai perdu la parole, encore. Je me sens stupide. Il se détourne de moi et reprend :
« Tu sais qui sera là ? »
Nathan réfléchit un instant, avant d'énoncer une kyrielle de prénoms – dont celui de Cathy. Peu à peu, mes craintes sont confirmées et, en descendant du bus, je sais que si je viens je serai non seulement confrontée à Michaël mais également à Malcolm et Nathan – ainsi qu'une dizaine d'autres gens qui m'apprécient peu.
Tu peux venir ? Tu peux venir, ça sera amusant de te faire du mal chez moi à la maison enfermée tu seras prise au piège comme dans cette petite salle de classe où j'ai posé mes mains sur tes cuisses et les ai écartées.
Mais tu es bien trop lâche pour ça, n'est-ce pas, Lana ?

Au lycée, je salue Cathy, elle sourit. Ses boucles aux pointes bleues frôlent ses joues. Elle a un nouveau rouge à lèvres, de couleur rose vif. Je la complimente, elle me remercie. Elle est belle, Cathy. La sonnerie, et nous allons en cours. Elle s'assoit à côté de moi, sourit à quelques personnes tandis que je baisse les yeux sur les lignes de mon cahier – lignes qui se tordent étrangement alors que des larmes qui ne couleront jamais emplissent mon regard. Je n'écoute ni le cours, ni Cathy. Je reste enfermée en moi-même, à essayer de repousser la douleur. À essayer d'oublier.
Oublier la fête Michaël le viol.
Le viol.
La pause, à la fin des deux premières heures, ne m'est d'aucune utilité. Alors que nous sortons du bâtiment, Cathy me demande d'un ton enjoué :
« Tu vas aller à la fête, finalement ? »
Le cœur qui cesse de battre parce que ça ne sert à rien, la respiration qui se coupe pour obéir au cœur. La douleur qui s'éveille, alléchée par l'atmosphère morbide.
« Je ne sais pas. »
Que répondre d'autre ? Je sais que ça lui ferait plaisir. Je sais que ça pourrait m'aider à me faire accepter, que cela atténuerait les rumeurs qui courent sur moi. Certaines personnes pourraient apprendre à me connaître. Je pourrais révéler ce que je suis – quelle pensée stupide ! Stupide, puisque je ne le sais pas moi-même. Qui suis-je ? Ce reflet hideux dans le miroir chaque matin ? Ce poignet rayé ? Cette fille muette ? Ce destin ridicule ? Ou rien. Absolument rien.
« Ça me ferait vraiment plaisir, tu sais. »
Je sais, Cathy. Je sais. Est-ce qu'elle comprend à quel point il est difficile de se confronter à ses peurs les plus grandes et ses hontes les plus profondes ? Se rend-elle compte de ce qu'elle me demande de faire ?
Frappe à la porte Lana, c'est Michaël qui t'ouvre. Bonjour violeur.
« Et puis, ça aiderait les gens à comprendre qui tu es. À changer et à ne plus te juger. »
C'est un peu absurde. Comme si c'était de ma faute, comme si c'était à moi de faire en sorte qu'ils ne m'insultent plus – et pourtant c'est ainsi que le monde fonctionne. Il faut se mettre à genoux et supplier.
« Je sais, mais c'est difficile. »
Il serait insensé de s'y rendre. Je devrais m'être décidée immédiatement, avoir inventé un prétexte pour ne pas venir. Pourquoi n'y arrivé-je pas ? La réponse vient d'elle-même : je veux mettre un terme à ma peur, ma honte et ma douleur. Se rendre à cette fête, ce serait retrouver la parole, ce serait affronter ma souffrance et la vaincre ; ce serait gagner. Michaël s'attend à ce que je ne vienne pas. Si je refuse je perds.
« Je pense que je viendrai. »
Seulement si je viens je risque beaucoup plus que de perdre notre petit jeu.
Un sourire fend le visage de Cathy, elle est radieuse. Elle me félicite, me dit qu'elle fera attention, qu'elle ne me laissera pas seule, qu'elle fera tout pour que ça se passe bien. Son innocence et sa candeur m'attendrissent.
Puis la sonnerie, et le dur retour à la réalité, à Michaël, aux insultes, aux souvenirs. Tous ces petits yeux qui papillonnent sur ma peau.

Nous retournons en cours, encore et encore, chaque seconde pèse de plus en plus lourd sur mes épaules. Chaque regard moqueur, chaque petite pique, me déchire. Les sourires de Michaël me détruisent. Il n'y a que Cathy pour me sauver d'eux ; mais seule contre tous elle ne peut rien. Alors les cours se suivent, infernaux, terribles. C'est la dernière journée – si interminable que je me demande si je sortirai un jour du lycée, si tout ça cessera enfin.
La sonnerie retentit, stridente, me libérant de toutes mes souffrances jusqu'à lundi.
Presque toutes, dans le bus, Malcolm et Nathan m'interpellent.
« Lana ! Il t'a invitée Michaël ? »
Je n'ai plus de forces. Je ne peux pas leur parler. Je ne veux pas non plus ; je veux m'asseoir à une place et observer le paysage et rentrer et pleurer. Qu'ils ne me forcent pas à verser mes larmes maintenant, devant eux. Qu'ils me laissent tranquille.
Nathan me donne un coup d'épaule tandis que Malcolm me dirige vers la banquette du fond. Nous nous asseyons tous les trois – ils m'encadrent. Je suis terrorisée. J'entends leur respiration et je sens l'odeur de leur déodorant. Les souvenirs me reviennent. Un cri enfle dans ma gorge. Je commence à trembler. Qu'ils me laissent tranquille !
« Alors ? Il t'a vraiment invitée à la fête ? »
Je garde la tête baissée, comme une enfant qu'on morigénerait. J'ai mal. Je veux qu'ils arrêtent et je n'ai aucun moyen de les faire cesser. Je n'arrive pas à répondre. Malcolm m'écrase le pied de tout son poids, je serre les lèvres. Comme si ça faisait mal.
« Réponds ! »
J'ai toujours détesté qu'on me donne des ordres. Ma mémoire est déjà remplie de verbes à l'impératif que je ne parviens pas à effacer. Obéis obéis obéis.
« Putain mais elle est conne ! »
Malcolm encore, me frappe au visage, fort. Un collégien devant nous me jette un regard et détourne la tête en rougissant. Je lui en veux un instant puis lui pardonne ; il n'y est pour rien et ne peut rien faire.
« Oui. »
La syllabe s'extirpe de ma gorge, un murmure à peine audible, un souffle, je me sens à l'agonie. Oui putain elle est conne.
Je veux qu'ils s'éloignent, j'ai besoin de respirer. J'ai tellement mal.
« Mais c'est pas possible ! »
Nathan ricane. Les larmes viennent, je les retiens. Plus tard, bientôt, elles pourront couler sans aucun autre spectateur que mon reflet dans la lame du couteau.
« Il te déteste, comme tout le monde. »
Je sais. Ne me le rappelez pas. S'il vous plaît. Il me déteste, il m'a violée. Nausée. J'essaie de ne pas penser à ça et me justifie :
« C'est… pour faire plaisir à Cathy. »
Ils ne répondent pas tout de suite. Cathy n'est pas moi. Cathy est belle, Cathy est drôle, Cathy est sociable, c'est une fille, une vraie. Elle est originale peut-être, mais cela fait son charme. Elle n'est pas seulement « l'amie de Lana ». Elle est Cathy.
« Ouais… Viens pas gâcher la fête. »
Rassurez-vous.
« Essaie pas de te suicider ou un truc comme ça. »
Attendent-ils vraiment de moi que je hoche la tête ? Que j'accepte qu'on me traite comme ça ?
« Et crois pas qu'on te laissera tranquille. »
Bien sûr, puisque depuis le début je les laisse faire.
Le bus s'arrête brutalement devant mon arrêt. Je saisis mon sac et m'échappe d'entre mes deux tortionnaires avant qu'ils ne puissent ajouter autre chose ; je me retourne seulement et leur lance avec un petit sourire timide :
« À samedi, alors. »
Je ne m'attarde pas afin de connaître leur réaction. Je relève la tête en leur tournant le dos et je sors du véhicule avec une sorte de dignité bien trop grande pour moi.

Aujourd'hui il y aura des regards que je ne pourrais => pourrai
je serais => serai
tu seras prises => prise
Je pense que je viendrais => viendrai
mais seuls contre tous => seule
je me demande si je sortirais => sortirai
 
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MessageSujet: Re: Lana rêve [TS] ou [M]   Lun 20 Juin - 11:17

Maze a écrit:
La douleur qui s'éveille, alléchée par l'atmosphère morbide.

J'adore la manière dont tu as personnalisé la douleur de Lana. Elle est comme un monstre qui possède son corps, si bien qu'il va finir par le contrôler entièrement. Parfois, tu donnes l'impression que Lana va imploser, et parfois qu'elle va exploser. Mais c'est encore et toujours retardé, ça créé une partie de l'équilibre du suspense du roman (j'espère que je n'ai perdu personne avec cette phrase). C'est génial.





La porte de nos rêves n'est pas si loin de celle de nos cauchemars.




                                                                                                                                                                   
 
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Lana rêve [TS] ou [M]

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