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 La Lutte [P]
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Cornedor

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Féminin Messages : 23
Date d'inscription : 23/08/2014
Age : 19
Localisation : Endormie sur le ventre de Totoro.
MessageSujet: La Lutte [P]   Jeu 28 Aoû - 16:52

Je ne dirai qu'un mot.
PREM'S !!



A tous ceux qui ont été un jour victimes de discriminations.
La Lutte
Un caniche, même teint en noir, reste un caniche. Mais vaut-il moins que le doberman ?

            L’homme éteignit son ordinateur portable ; il le déposa au pied du lit. Puis il se détendit sous les draps. Ses yeux se fermèrent. Et enfin, une éternité plus tard, il s’endormit. Sa conscience se dilua dans l’obscurité de velours. Quelques heures, tout au plus.
             Aussitôt, nous jaillîmes des tréfonds de son imagination. Petites ombres silencieuses lorsque son esprit pilotait son corps, nous prenions de l’ampleur quand enfin venait le temps des rêves. Imaginez une grande salle obscure, où les murs eux-mêmes semblent endormis. Imaginez maintenant le même lieu nimbé de lumière, décoré de lustres de diamants, bourdonnant d’agitation et de bruit. Ainsi nous nous dilations, emplissant l’espace, allumant la lumière en cet esprit endormi… Et tandis que l’homme ronflait dans son lit étroit, l’écrivain en lui nous laissait libre cours. Nous déployions son imagination. Fête absurde et incompréhensible, carnaval d’êtres plus étranges les uns que les autres.
             Mais cette nuit n’était pas une nuit comme les autres. Cette fois-ci, parmi toutes les idées qui avaient éclos puis fané dans l’esprit de l‘écrivain ; parmi ces dizaines, ces centaines d‘intrigues, de personnages, de villes et de mondes inconnus ; parmi toutes ces histoires abracadabrantes qui traversaient quotidiennement son cerveau, et qu’il fallait remanier, bouleverser, transposer pour qu’en naisse une véritable histoire, il en était une qui avait obtenu grâce aux yeux de l’écrivain. C’était un événement qui n’arrivait que quelques fois par an, et très peu de ces embryons d’histoires arrivaient à maturité.
             Comme à chacune de ces nuits qui suivaient une journée de travail intensif, lorsque l’homme, penché sur une feuille de papier ou sur son clavier, tissait lentement, laborieusement la trame de l’intrigue à venir, et contrairement à nos habitudes – nous infiltrer dans les rêves de l’écrivain – c’était une nuit de réunion, et surtout de décision.
             Les gens pensent souvent que l’écrivain a une imagination débordante, et ne savent comment il parvient à faire des choix qui leur paraissent parfaits. Or, la majorité du travail n’est pas accomplie par l’homme lui-même. Plutôt par son inconscient. C’est-à-dire, nous autres…
             Cette nuit-là, l’ordre de la réunion était le choix des personnages. Et un silence tendu nous électrisait, car chacun, ayant étudié la base du scénario par les yeux de l’écrivain, espérait bien occuper le rôle qu’il convoitait. Nous n’étions qu’idées fragiles et éphémères, en perpétuel changement ; vouées à disparaître d’une heure à l’autre, cachées dans les allées tortueuses de son cerveau. Notre seul but, notre seul avenir, était d’entrer dans l’une des histoires qu’il écrivait, de devenir l’un des personnages, de quitter ses rêves sombres et tourmentés pour prendre vie entre les pages de son livre.
             Cette histoire-là était une œuvre audacieuse. Mêlant une humanité futuriste, dans des cités robotisées, mais aussi tout un folklore de créatures étranges, mutantes, dans la nature sauvage. Futur best-seller, comme tous les livres de l’écrivain.
             Et le casting s’effectuerait cette nuit, dans les méandres de son inconscient.

             J’arrivai en retard, comme à mon habitude. La part d’inconscient qui nous était allouée – souvenez-vous, cette grande salle vide et froide que nous remplissions de chaleur et de couleurs – était déjà débordante de vie, chatoyante de lumière, ondulant sous l’énergie des créatures qui y régnaient. Je repérai quelques incontournables : cette ombre immense, qui mêlait cendres et braises, par exemple, avait rarement quitté le cerveau de l’écrivain, qui le conservait dans un recoin de son esprit comme un as dans sa manche, pour une prochaine histoire. Ou bien cette guerrière humaine, ou presque, dont la peau de serpent lançait des éclats émeraude, et qui attendait depuis des mois – peut-être des années – l’intrigue qui lui donnerait vie.
             Quant à moi, cela ne faisait que quelques semaines que j’étais apparue, et j’attendais avec appréhension le moment où l’écrivain me remplacerait par une autre idée – aucun de ses scénarios n’était adapté à moi, et je sentais le découragement me gagner.
             Mais cette intrigue-là était ma chance. C’était la première fois – et sans doute la dernière – qu’un rôle me paraissait taillé à ma mesure, qu’un personnage me semblait réservé. A mes yeux, c’était une évidence. En revanche, à ceux de l’écrivain, ce ne l’était pas encore. C’était à moi de faire mes preuves.
             Des voix claires et vibrantes s’élevaient dans le brouhaha général ; je tentais de tout entendre et comprendre, sans réussir  à me focaliser sur un seul orateur. Les personnages convergeaient en différents endroits, se regroupaient ; et moi je restais plantée là comme un parapluie délaissé. Quoi que je fasse, j’éprouvais toujours cette impression d’être déphasée, décalée au milieu des autres idées. Cependant, cette nuit-là, cela s’avérait plutôt un atout, me dis-je avec espoir, puisque cela me rapprochait du rôle que je convoitais. Un soulagement sans bornes m’envahit tout de même lorsqu’un personnage relativement morbide s’adressa à moi.
             – Tu vises un rôle en particulier ? Si oui, il faut que tu rejoignes le groupe correspondant.
             Je levai timidement les yeux vers cette créature écailleuse – l’écrivain avait probablement souhaité une sorte de dragon – qui semblait née des amours d’un squelette et d’un dinosaure.
             – Je souhaiterais Eno la cruelle.
             Une lueur s’alluma dans ses prunelles ; naïve, je crus qu’il s’agissait d’admiration, ou de compréhension.
             – Quel groupe dois-je rejoindre ?
             La lueur devint brasier, et la créature éclata d’un rire monumental. Plusieurs personnages se retournèrent sur nous.
             – C’est au fond, tout là-bas. Mais à ta place, je n’irais pas m’y mêler.
             – Pourquoi donc ? m’enquis-je, curieuse.
             Le dernier éclat de rire se fondit dans l’air vibrant d’énergie. Le monstre me considéra, du haut de ses trois mètres squelettiques. Quelque chose jouait dans ses yeux, quelque chose de sombre que j’eus du mal à reconnaître. Ce fut seulement lorsqu’un rictus tordit sa gueule noire que je compris.
             Le mépris.
             – Dis-moi, dit-il sans répondre, d’un ton volontairement ironique. As-tu lu l’intrigue de l’écrivain, et le rôle d’Eno ?
             Évidemment. Je plissai les yeux et répliquai :
             – Eno, l’un des personnages principaux, tour à tour ennemie ou alliée. Une créature inhumaine, cruelle et sauvage, rescapée du monde des dieux, ou de celui des démons. Obéissant à la loi de la nature, et à son propre sens de la justice. Sanguinaire, territoriale.
             Le sourire du dragon s’élargit de plus en plus, au fil de mes phrases. Je conclus, désireuse de lui clouer le bec :
             – Mais aussi curieuse, craintive envers l‘inconnu, et surtout, éprise de liberté. Un être démesuré, dans tous les sens du terme.
             – C’est une bonne synthèse, approuva-t-il, mais le mépris dévorait son regard, le mépris et l’ironie.
             Il observa un silence, se redressa de quelques centimètres, concentrant l’attention des personnages qui nous entouraient. Mon cœur s’affola, j’eus l’impression de tomber dans un piège, sans comprendre pourquoi ni comment, juste en voyant les mâchoires de fer se refermer sur moi.
             – Et bien, vous autres, faites de la place pour la nouvelle Eno !
             Des mines incrédules se mêlèrent aux éclats de rire. Tous se rapprochaient de nous, m’écrasaient de leurs regards. Je me sentis devenir livide. Je me sentis rapetisser, me recroqueviller, jusqu’à devenir une petite ombre timide. Le monstre en revanche, fort de l’attention qui pesait sur lui, avait encore grandi. Il me parut immense.
             – Ne sois pas timide, sourit-il, je ne pense pas qu’Eno serait effrayée en pareille situation…
             Des murmures couraient dans la foule.
             – Ah non, suis-je bête, continua-t-il, Eno n’aurait jamais vécu pareille situation.
             Je tentai désespérément de les ignorer, de trouver quelque chose à répliquer, mais je ne pouvais empêcher les sons de parvenir à mes oreilles…
            Elle, elle veut devenir Eno ?
            Même l’écrivain n’est pas assez fou pour lui octroyer ce rôle.
            Franchement, je ne vois pas Eno ainsi.
            Oh, elle est mignonne. Elle se prend vraiment pour Eno ?
            Taisez-vous ! Mais taisez-vous !
             – Je peux incarner Eno, dis-je dans un souffle.
             – Et si Eno était là, elle nous aurait déjà tués pour notre audace, acheva-t-il sans m’écouter.
             Ses yeux cherchaient les miens ; un sourire en lame de rasoir faisait briller l’ivoire de ses dents.
             – Je peux incarner Eno, répétai-je, mais trop bas, beaucoup trop bas.
             – Vas donc te trouver un rôle à ta mesure, ajouta-t-il. La monture du héros, par exemple…
             La monture…
             Les rires déferlèrent ; je me noyai dedans, tentant désespérément de remonter à la surface.
             C’était donc cela... Les quolibets fusaient.
             La monture ? Mais Arald le guerrier ne monterait jamais une licorne…
             J’imagine la scène !
             Sa corne pourra toujours lui servir de portemanteau…
             C’était donc cela.
             Je ne pouvais jouer Eno parce que j’avais quatre sabots, un pelage blanc soyeux et une corne étincelante.
             – Allez, ma mignonne, ne t’inquiète pas, compatit mielleusement le monstre. Je suis sûr qu’un jour l’écrivain aura une jolie histoire pour te faire vivre… Avec des fées, des fleurs, et de beaux rubans roses pour ta crinière.
             Des mains tiraillaient mes mèches argentées, des pichenettes faisaient tinter ma corne ; on me pinçait les poils en riant, de toute part, on se pressait contre moi, leurs ombres dansaient sur mes flancs.
             J’étais humiliée. Anéantie. Il ne me restait plus qu’à disparaître. Aller rejoindre les rêves de l’écrivain, comme chaque nuit. Oublier la honte. Oublier les personnages mesquins.
             Oublier Eno, celle que j’aurais pu être.

             Non !
             Avant d’avoir réfléchi, je convoquai toute l’énergie qu’il me restait. Je grandis, encore et encore, jusqu’à dépasser même les cornes du monstre, jusqu’à couvrir les autres de mon ombre. Immense. Puis je me mis à l’œuvre, fébrile, les muscles tendus et tremblants, l’esprit bouillonnant. Je convoquai le pouvoir de l’écrivain, et son imagination s’engouffra en moi.
             Mon pelage d’abord.
             Je le noircis, le teintai d’encre avec l’énergie du désespoir, jusqu’à-ce que mes poils blanc de neige aient viré au plumage corbeau. Des gouttes écarlates se formèrent sur mes flancs, dégoulinèrent entre les poils, traçant de longues coulées sanglantes sur le noir spectral. Puis mon ossature s’allégea, devint élancée, d’une élégance menaçante.
             Autour de moi, et dans toute la salle, le silence se fit.
             Maintenant, les sabots. Je me concentrai, rassemblai toute mon énergie avec l’imagination de l‘écrivain, et poussai.
             Mes sabots avant éclatèrent en griffes métalliques. Lames de rasoir articulées.
             Les personnages les plus proches de moi bondirent en arrière.
             Déjà épuisée mentalement, je décidai de ne pas toucher aux pattes postérieures. Mais il me restait encore du travail.
             Ma crinière était restée argentée. S’il était établi qu’Eno était aussi cruelle que terrifiante, en revanche l’écrivain n’avait pas précisé si elle était répugnante. Je me plaisais à croire qu’elle était d’une élégance racée, diabolique. Alors, ignorant la sourde migraine qui pulsait sous mes tempes, je fis pousser mes crins, s’enrouler et s’alourdir comme des plantes repues, jusqu’à-ce que leur poids soyeux recouvre mon poitrail.
             Ils ne seraient plus jamais sujets de moquerie.
             Les personnages à mes pieds reculaient lentement. Un cercle se formait autour de moi. Crainte ou admiration ? Respect peut-être ? Cela m’était égal. Voir la lueur de mépris vaciller au fond de leurs yeux écarquillés, voilà qui me suffisait désormais.
             Je n’en avais pas encore fini. Le plus douloureux était à venir.
             Je puisai encore dans le pouvoir infini de l’écrivain, et remodelai mon visage.
             Mes joues rondes et duveteuses s’affinèrent, mon chanfrein s’étira, mon mufle doux se fit pointu, agressif. Je gémis lorsque les os fins se développèrent en étoile, en dentelle, traçant des motifs géométriques à fleur de peau.
             L’écrivain et moi avions créé un visage à la fois renard, cheval et loup, étroit et racé, un masque étrange à la beauté démoniaque. Digne d’Eno…
             Sous mon impulsion, mes dents plates s’aiguisèrent, se muèrent en crocs fins et tranchants – les mêmes que ceux du monstre méprisant, voilà qui le ferait vaciller sur son piédestal.
             Ma corne, à présent. L’imagination de l’écrivain chuchotait en moi, me proposait des images qui lui avaient un jour traversé l’esprit, mais qui avaient disparu fugitivement, trop vite pour qu’il puisse les retenir consciemment. Je ne me laissai pas dicter mes décisions, même par mon créateur ; je choisis, imaginai, modelai et structurai, tout cela en moins d’une seconde ; puis je libérai le pouvoir et les idées.
             La corne se déforma, se tordit sur elle-même, s’élança. De ronde et lisse, elle devint tranchante, tourmentée, rugueuse. Le cauchemar de toute licorne qui se respecte. Mais pas celui d’Eno…
             J’étais à bout de forces, mon cerveau tournait à vide… Plus que les yeux. Je reformai ma prunelle, qui devint féline, tranchante comme une lame aux aguets ; l’iris quitta son marron chaud, se délava, jusqu’à disparaître, se fondre dans un blanc laiteux.

             Mon énergie, ma rage retombèrent soudain, et je repris ma taille d’origine, mais en maintenant ma nouvelle apparence.
             Le silence me frappa.
             J’attendis. Puis je me décidai.
             – Je suis capable de devenir Eno la cruelle.
             Mes mots résonnèrent dans le silence, heurtèrent les regards silencieux et les cœurs battants. Je crus avoir gagné. Mais une voix s’éleva, et s’opposa à la mienne.
             – Ce n’est pas en te travestissant que tu gagneras le rôle.
             Le monstre osseux me fixait, dressé derrière les personnages multicolores du premier rang. Une fois qu’il fut sûr que son regard avait poinçonné le mien, il baissa les yeux et cracha au sol.
             Le cœur battant, j’attendais la suite. Je ne pouvais croire que tout cela n’avait servi à rien.
             – Tu n’as rien compris, asséna-t-il avec un tel dédain que j’eus envie de lui cracher à la gueule.
             – J’ai le droit d’être Eno, d’obtenir le rôle que je veux, comme vous tous ! jetai-je d’une voix qui craquait dangereusement vers les aigus.
             Il fendit la foule et sa grande ombre squelettique se pencha sur moi. Je soutins son regard venimeux.
             – Pauvre idiote, ce n’est pas à quoi tu ressembles qui importe pour obtenir un rôle. C’est ce que tu es !
             Il se pencha davantage vers mon oreille et son haleine carnassière me donna la nausée.
             – Tu es une créature ridicule et plus kitsch que tout ce qui m’ait été donné de voir. Un caniche à rubans roses, même teint en noir, reste un caniche à rubans roses. Tu es la honte de la littérature, tant ton personnage est superficiel. Tu n’as pas ta place ici. Tu ne l’auras jamais. Tu aurais dû naître dans le cerveau d’un écrivain de contes pour enfants ! Là tu aurais pu trouver un rôle à ta mesure.
             Le souffle coupé, je restai immobile. Il se détacha de moi et fit face à la foule avec un petit rire sifflant.
             – Qu’est-ce que vous regardez ? Nous avons des rôles à attribuer, nous n’avons pas toute la nuit. Reformez les groupes !
             Les personnages s’éloignèrent lentement ; les commentaires fusèrent certainement, mais je ne les entendais plus. Lui me jeta un dernier regard ironique, mais je le regardai sans le voir. J’étais sourde. J’étais aveugle. Les mots du monstre m’avaient salie, diminuée. Quelques minutes auparavant j’étais fière, plus forte que je ne l’avais jamais été. Et j’étais certaine que les autres personnages avaient été impressionnés.
             Il avait bien retourné la situation, à coups de langue fourchue.
             Je m’étais changée en monstre, pour rien. Une larme roula sur la peau fine et noire de ma joue ; je l’écrasai d’une griffe métallique.
             Je me détestais. Je détestais ce que j’étais devenue. Je détestais ma naïveté et mon arrogance. J’aurais dû me douter de ce qu’il allait arriver.

             Ombre fine et silencieuse, je traversai la salle illuminée, les yeux au sol afin de ne pas croiser ceux des autres ; l’échine fuyante sous la honte qui suintait de tous les pores de ma peau.
             Je disparus dans un couloir du cerveau de l’écrivain, et me fondis dans un cauchemar - puisque désormais, la licorne à rubans roses et ses rêves bucoliques avaient laissé place à un monstre noir et décharné, tout juste bon pour des films horrifiques.



             L’homme ouvrit les yeux. Il prit le temps de se réveiller, le temps que les rêves et cauchemars de la nuit disparaissent dans les rayons du soleil, le temps de réorganiser son cerveau, de renvoyer les idées et personnages dans les ténèbres de l’inconscience.
             Après un solide petit-déjeuner, il alluma son ordinateur, reprit son dossier de scénario et commença les fiches des personnages.
             Pressés derrière ses prunelles, nos yeux fébriles fixés sur l’écran, nous buvions la moindre lettre que les touches déposaient sur la page blanche.
             Moi, coincée entre les autres idées, plus invisible que jamais, j’observais les personnages avec détachement, me moquant intérieurement de leurs mines angoissées, transformant la honte en ironie hargneuse. Plus malheureuse qu’une pierre.
             Je ne tressaillis même pas lorsque l’écrivain tapa le nom d’Eno après avoir fait la fiche du personnage principal - cris de joie et râles de déceptions. J’aurais pu être morte, pensais-je distraitement - d’ailleurs, je n’allais sans doute pas tarder à disparaître.


Eno la Cruelle

             Créature mi-humaine mi-chauve-souris. Pelage sombre et ras, luisant. Traits humains, mis à part les yeux – grands, pupille ronde et iris jaunes – et les oreilles. Ossature humaine. Petite taille. Bras ailés – ailes immenses, ivoire, on voit le fin réseau de veines – et pieds griffus. Prend appui sur les orteils pour marcher ; le talon n’est pas posé au sol.


             Je cessai de lire. C’était donc cette fameuse guerrière à peau de serpent, qui avait été remodelée pour l’occasion. Un rire cynique résonna en moi. J’avais gagné des crocs et des griffes dans l’histoire, elle en avait retiré des ailes.

             L’écrivain hésita soudain.
             Il passa plusieurs lignes et commença un nouveau paragraphe, suscitant des commentaires étonnés parmi les personnages.




Eno la Cruelle

             Créature quadrupède. Élégance démoniaque. Pelage sombre et ras, luisant, peint de sang. Tête tenant du renard, du cheval et du loup, fine et pointue ; masque osseux géométrique. Regard laiteux – pupilles fendues sur iris blancs. Griffes de fer à l’avant. Sabots postérieurs. Poitrail pointu, échine saillante.



             Il s’arrêta à nouveau. Je n’osais plus respirer. Je ne pouvais pas y croire, je ne voulais pas y croire, et pourtant j’avais envie de hurler, de leur montrer, à tous, que j’avais raison, de le leur faire reconnaître, de faire bouffer ses rubans roses au dragon méprisant.
             L’écrivain sélectionna le deuxième paragraphe. Celui qui me concernait. Clic droit.
             Supprimer.
             Non !

             Il venait de me jeter à la poubelle. Je sentis sur mon dos les regards des autres personnages, et celui, lourd et sardonique, du monstre osseux.
             Un caniche à rubans roses, même teint en noir, reste un caniche à rubans roses.
             L’écrivain lui donnait raison.
             Je me détournai. C’était plus que je ne pouvais en supporter.
             Des clameurs me poussèrent à revenir, malgré moi. Au début, je ne compris pas.
             Mon paragraphe était revenu.
             Celui de la guerrière chauve-souris avait disparu.
             Mon cœur battit à tout rompre. Je me gonflai d’espoir et de pessimisme mêlés. Je me sentis éclater.

l’avant. Sabots postérieurs. Poitrail pointu, échine saillante.
             Fut une licorne. Emplie de haine et de crainte envers les hommes après qu’ils l’aient pervertie – reste à déterminer comment. Jadis innocente et naïve. Aujourd’hui créature redoutée, hantant la forêt qui entoure la ville. Redoutable chasseuse.
             Première rencontre avec le PP (personnage principal) : celui-ci est de sortie lors d’une…



             Je restai immobile quelques secondes, flottant dans le silence ébahi des personnages.
             J’avais gagné.
             J’étais Eno.

             Ils avaient tort, et j’avais raison.


Prenez-en de la graine Razz

Je levais timidement les yeux vers cette créature écailleuse => levai (c'est mieux au passé simple à mon avis)
répétais-je => répétai-je (pareil)


Dernière édition par Cornedor le Jeu 28 Aoû - 17:44, édité 1 fois
 
Meredith Epiolari

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MessageSujet: Re: La Lutte [P]   Jeu 28 Aoû - 17:38

Cornedor, espèce de... béluga vert ! J'ai écrit une longue nouvelle et je voulais la poster Sad
Je vais devoir trouver une autre catégorie à inaugurer :'( (Hey ! Je sais exactement laquelle Twisted Evil )

Bon, je te pardonne parce que ta nouvelle est vraiment trop cool (comme d'habitude :') ). Je sais pas où tu as eu l'idée géniale de faire venir les créatures dans le cerveau d'un écrivain pour un conseil de guerre, c'est génial

Et je trouve ça merveilleux aussi de se dire que cette jolie petite licorne s'est transformée elle-même en monstre à cause de l'influence des autres...
C'est une morale assez dure, mais en même temps c'est une image forte, tragique qui te rend un peu triste.

Et je dois reconnaître qu'à la fin je retenais mon souffle, j'étais en train de rager contre la guerrière chauve-souris et j'avais quasiment les larmes aux yeux quand l'écrivain a "jeté sa créature à la poubelle". C'était un moment très intense, merci :')

Ah, et je voulais savoir ! La métaphore du caniche à rubans roses vient uniquement de toi ou tu l'avais trouvée ailleurs et utilisée pour ce contexte ? Parce que je la trouve incroyablement... cool *.*



 
Tout ce que j'écris
Est vain, ridicule et insignifiant.
Vain comme mon amour,
Ridicule comme mon ambition
Insignifiant comme mon existence.


Dernière édition par Meredith Epiolari le Ven 2 Jan - 16:14, édité 1 fois
 
Cornedor

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MessageSujet: Re: La Lutte [P]   Ven 29 Aoû - 14:37

Le caniche à rubans roses, c'est de moi x)) Je trouvais ça... parlant. ça exprime bien les préjugés des gens envers les licornes. Sad

Merci infiniment pour ton commentaire Je suis heureuse que tu te sois prise au jeu, je ne sais jamais si mes nouvelles sont prenantes avant qu'on me le dise x)

Oui, la morale est dure, les autres lui ont vraiment fait du mal... Mais finalement, elle a quand même gagné Twisted Evil Faut jamais hésiter à se battre !

Et oui, parfois des idées encore plus bizarres que d'habitude plopent de nulle part dans les méandres de mon propre cerveau... Mes licornes intérieures, sûrement

Merci encore en tout cas !
 
Kaw'



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MessageSujet: Re: La Lutte [P]   Ven 2 Jan - 15:45

Vive le nouveau bouton d'Ore

Et je, heu.... plussoye Epi x)
C'est vrai que la morale est dure, pour trouver grâce aux yeux de l'écrivain et être dans le rôle qu'elle voulait, elle a du se changer totalement et renier ce qu'elle était au départ au profit du personnage qu'on pouvait attendre... Faut la comprendre, il y a mal-donne dans la distribution.

D'ailleurs, l'avant-dernière phrase le montre bien, elle n'est plus elle, elle est Eno.

Happy End triste pour nouvelle magnifique x)
 
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MessageSujet: Re: La Lutte [P]   

 
 

La Lutte [P]

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