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 Le Vieux qui écrivait des romans d'amour [S]
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Meredith Epiolari

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Reine de l'Impro
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MessageSujet: Le Vieux qui écrivait des romans d'amour [S]   Sam 9 Sep - 11:42

Guillaume Foucault n'était pas vieux, il n'avait que cinquante-trois ans. Il faut cependant reconnaître qu'il était trop vieux, eu égard aux conventions littéraires, pour s'amouracher d'une jeune fille de vingt-deux ans, surtout si celle-ci n'était ni spécialement jolie, ni intelligente, ni même touchante par sa naïveté. Une telle différence d'âge, déjà difficilement excusable en société, devenait franchement dégoûtante dans un roman.
Cela n'aurait pas été d'une si grande gravité si Guillaume Foucault n'avait eu, en plus de cette passion, le défaut d'être écrivain. Plus exactement, lorsqu'on lui demandait ce qu'il faisait de sa vie, il répondait : « J'écris. », avec une indifférence révoltante. A l'écouter, il n'était ni un mage ni un voyant : il était un maquereau des mots.
Cette conception du métier décevait beaucoup ses admiratrices lorsqu'elles le rencontraient. Elles croyaient deviner, derrière les romans d'amour de Foucault, un homme d'une grande sensibilité, un romantique. Quelle idée ! Un homme qui écrit de la littérature sentimentale est davantage entrepreneur qu'artiste : il investit dans ce qui rapporte.

Lorsqu'il écrivait, Guillaume Foucault suivait un ordre rigoureusement établi : enamoramento, séduction, défaillance, coït à proprement parler, répété crescendo entre trois et cinq fois, puis mort éventuelle du protagoniste masculin.
Concernant la forme, il n'oubliait pas les clichés : « le cœur qui bat à tout rompre », « la cascade de cheveux blonds », « le sol qui se dérobe sous les pieds », « la vie qui bascule »... Il s'amusait à en placer autant que possible, espérant qu'un jour l'un de ses manuscrits serait refusé et que l'éditeur remarquerait la supercherie.
C'était peine perdue. Plus la plume de Foucault lui semblait médiocre, plus retentissant était son succès. Il parvenait même à vivre de sa plume – honte suprême ! – et à compenser le faible revenu de son épouse en se plaçant régulièrement en tête des ventes.
Il s'était marié à Aude pour faire une fin, la partie la plus difficile du roman. Elle écrivait, comme lui, ou plutôt ruminait son écrivanité en produisant trois lignes de mauvaise écrivaille (que vaille) dans ses périodes épiphaniques. Foucault trouvait le sort de sa femme détestable, mais pas autant que le sien. A elle, il restait au moins le fantasme d'un art possible.

Pourtant, la vie de Guillaume Foucault devait effectivement basculer, un jour où l'on sonna à sa porte. N'attendant aucune muse digne d'intérêt, Foucault ouvrit la porte de mauvaise grâce.
« Bonjour », fit la porte.
Bien entendu, ce n'était pas la porte qui venait de parler, mais une voix, pas tout à fait grave, mais pénétrante et douce, délicieusement imperméable au vulgaire.
Dans un roman, cet instant aurait été celui de l'enamoramento, du coup de foudre, et l'on aurait pu lire : « A cet instant la vie de Guillaume bascula ».
Seulement, suivant les lois de la plate réalité, Guillaume ne trouva pas Bérénice franchement laide – ni franchement belle – et l'on ne vit pas les gros sabots de l'auteur annoncer un amour prévisible.
« Je suis Bérénice. Je viens pour faire le ménage. C'est madame Foucault qui m'a engagée. »
Guillaume se retourna et constata que la maison avait certes besoin d'être nettoyée à fond. Submergés de travail et d'inspiration qu'ils étaient, ni lui ni Aude n'avait le temps de s'adonner à ces bassesses domestiques.
« Vous êtes jeune... »
« Vingt-deux ans. Mais je suis efficace ! »
Guillaume hésitait encore un peu à laisser sa vie basculer, mais il commençait à flancher.
« Aimez-vous lire ? » demanda-t-il par acquis de conscience.
« Non, pas vraiment » répondit Bérénice.
« Alors c'est parfait », déclara Guillaume soulagé.
Bérénice entra donc, prête à jouer son rôle d'élément perturbateur.

La première fois, Bérénice ne dit rien. Elle faisait son travail pendant que Guillaume demeurait enfermé dans son bureau, dans lequel il refusait qu'elle entre. Aude était partie voir si l'inspiration jaillirait des poubelles d'un quartier étudiant. Lorsqu'elle eut fini, Bérénice frappa simplement à la porte de Guillaume et prit congé.
La deuxième fois, Guillaume décida de travailler dans la cuisine. Il regardait Bérénice aller et venir et remarqua qu'elle était blonde. Il biffa la phrase qu'il était en train d'écrire, et Charlotte, l'héroïne d'Un été à Venise, perdit étrangement sa chevelure noire.
La troisième fois, Guillaume avait mal à la tête et n'avait pas envie d'écrire. Il devait pourtant bien continuer, il avait déjà pris un peu de retard et ne pouvait se permettre de perdre davantage de temps. Il dut cependant grogner quelque chose, car Bérénice lui demanda en astiquant un bibelot :
« Vous n'aimez pas ce que vous faites ? »
Guillaume n'eut pas le courage de mentir :
« Non, à vrai dire. Ce roman est stupide. J'ai l'impression de l'avoir déjà écrit vingt fois, sans doute en mieux. C'est comme si j'avais pensé toutes les histoires d'amour et que je n'étais plus capable d'en inventer une qui en vaille la peine. »
« Vous ne pouvez pas choisir un mot qui vous plaît, plutôt qu'une histoire ? Je pensais que c'était comme ça qu'on faisait... »
Guillaume éclata de rire :
« Oh, peut-être... Mais tout le monde ne peut pas commencer un roman d'amour par Fatalité ! »
Bérénice haussa les épaules. Elle ne voulait pas s'immiscer entre le romancier et son art.

Une autre fois – c'était peut-être la septième ou la huitième – ils discutèrent longtemps. Guillaume était si désespéré qu'il avait demandé un conseil à sa femme de ménage. Après tout, c'était probablement le genre de public à aimer ses livres...
Il avait oublié que Bérénice n'aimait pas la lecture. Il fut donc surpris de découvrir combien tout ce qu'elle n'avait pas envie de lire était proche de ce qu'il n'avait pas envie d'écrire. Ils inventèrent donc à deux des scénarios ridicules, aux héros inconsistants et à l'amour conventionnel ; tous les ingrédients qu'employait habituellement Guillaume dans ses romans.
L'exercice était si drôle qu'ils recommencèrent plusieurs fois, imaginant des Don Juan ténébreux séduire des pucelles inexpérimentées et des Roméo braver vents et marées pour revoir des Juliette inaccessibles. Guillaume entre deux éclats de rire finit par confier à Bérénice :
« Vous avez l'âme la plus littéraire que j'aie jamais rencontrée ».

De cette révélation à une autre, il n'y avait qu'un pas. Au bout de quelques rencontres sur ce mode, Guillaume dut admettre qu'il était amoureux de Bérénice. Dès lors, il n'écrivit plus une ligne.
L'immoralité de ce sentiment le terrorisait. Il avait trop peur de finir par laisser échapper quelque chose de celui-ci en écrivant avec la jeune femme. Or, cela signifierait la fin de leurs rencontres, car il était si vieux ! Elle le repousserait, le traiterait de Humbert Humbert et le laisserait seul avec ses romans d'amour misérables.
Il voulut continuer à écrire malgré tout, mais chaque mot lui paraissait une trahison. Bérénice commençait à remarquer qu'il ne travaillait plus, mais ne faisait aucun commentaire. Son rôle joué, elle décida qu'il était temps de tirer sa révérence.

Ainsi, Guillaume remarqua qu'elle n'était pas venue travailler un matin. Il chercha Aude dans le salon et l'interrogea.
« Bérénice ? Elle est partie. Elle n'était là que pour un été. Elle a repris ses études de littérature ».
Bérénice était partie, évidemment. Comment la vie de Foucault aurait-elle pu basculer en sa présence ? Il haïssait trop le théâtre populaire pour transformer son existence en vaudeville...
Des études de littérature. Elle qui n'aimait pas lire. Était-ce un mensonge ? Foucault décida que cette question n'avait pas d'importance. Lui-même, qui détestait écrire, n'était-il pas écrivain ?
Il se mit alors à rédiger d'une traite un roman qu'il termina avant l'échéance qui lui avait été donnée.
Une lettre arriva peu après. La Première défaite avait été refusé par son éditeur. Foucault reposa la lettre : il tremblait de bonheur et de fierté.
Pour l’anecdote:
 

 
Ouranos

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MessageSujet: Re: Le Vieux qui écrivait des romans d'amour [S]   Sam 9 Sep - 13:03

Je trouve ça très intéressant parce que ce texte représente exactement ce que je pense des romans romantiques. De plus, l'histoire "d'amour" entre Bérénice et Guillaume tombe elle aussi dans une sorte de cliché pseudo romantique. Le fait de parler de la non envie d'écrire aussi est très intéressante et ironique. J'ai apprécié lire ce texte qui, selon mon interprétation, est une critique de l'écrivain maquereau des mots et un pied de nez aux "faux-écrivains".
 
Midnight

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Maîtresse incontestée des vices infantiles
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MessageSujet: Re: Le Vieux qui écrivait des romans d'amour [S]   Lun 11 Sep - 19:32

J'ai lu mieux de ta part, mais ce texte est plutôt amusant.

Je me trompe où tu fais une petite allusion à la première phrase d'Aurélien d'Aragon ?



La Mère Patrie vaincra ~

"Je croyais qu'on allait jouer à cache-cache..."
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MessageSujet: Re: Le Vieux qui écrivait des romans d'amour [S]   

 
 

Le Vieux qui écrivait des romans d'amour [S]

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